Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Jean-Christophe Gary] Portrait mosaïque

Récit en moins de cinq mille caractères et quelques visages... ou le contraire !

L’élève qui m’a élevé ? Voilà des semaines que je ressasse cette question sans réussir à extraire un visage de la somme de ceux qui, chacun à sa manière, m’ont élevé et continuent de le faire. Je pense au puzzle géant qu’une amie a affiché dans son salon. Des centaines de portraits miniatures qui ensemble dessinent le visage de Bouddha. Le sourire de Shakyamuni dans toute sa sagesse et son immuable bienveillance. Voici le portrait-robot de cet.te élève qui m’élève. Tout élève m’élève car si je ne m’élève pas, moi, à leur contact, comment espérer partager l’amour d’apprendre, de prendre, de s’approprier le savoir, de s’élever sur les épaules des géants qui ont construit le socle de notre humanité contemporaine ?

Parmi ces mille-et-un visages, je trouve, comme tiré au hasard d’une vieille caisse à jouets, celui d’Arnaud. J’étais encore stagiaire ; ce dernier m’avait offert fin juin une enveloppe contenant un stylo rouge et une copie, sur laquelle j’avais annoté en début d’année : « Merci de faire un peu plus attention à ton orthographe ; sinon, je serai obligé de te faire payer un stylo rouge ! » Scripta manent. Il m’a appris qu’un élève qui s’élève n’oublie jamais, que le moindre détail est signifiant, qu’il peut contribuer à une relation comme il peut l’entraver. Nous sommes comme ces arbres qui grandissent et dont l’écorce garde le souvenir des événements passés. Arnaud m’a appris par là-même que l’humour est partage ; que si nous en usons, les jeunes n’en sont pas dépourvu — cet humour est source de créativité. La créativité, comme expression de l’individu dans la richesse de sa différence.

Non loin de là, au hasard de la mosaïque, je croise deux nouveaux visages. Lise et Emma étaient en 4e, à l’époque. Elles avaient préparé un exposé sur les Labdacides. L’exposé commence. Scolaire. Terriblement scolaire. Terriblement ennuyeux. Les titres défilent mortellement par l’entremise d’un vidéoprojecteur souffreteux, doublés d’une voix monocorde. On verse dans le funeste sans la saveur de l’oraison. Déception de constater que deux esprits si pétillants d'ordinaire tombent dans l’écueil de ce type de présentation. Soudain, une lueur. Au fil d’une liste qui s’étale comme une généalogie trop longue, entre « Les liens entre Labdacos et Dionysos » et « La tradition des oracles dans l’Antiquité », je surprends un « L'influence des Labdacides sur le basket-ball américain ». Le sourire me revient. Dans la classe, cependant, l’atonie persiste — le dunk est passé inaperçu. Quelques secondes plus tard, Lise interpelle sa comparse : « T’as pas l’impression qu’on ennuie tout le monde ? » – l'autre acquiesce. Elles se lèvent de concert, enfilent des draps qu’elles avaient dissimulés et se mettent à jouer les grandes scènes de l’histoire de la famille d’Oedipe, la tragédie déroule son fil et les rires éclatent. Rire de soulagement, rire de délivrance… rire cathartique au fil de la danse macabre. L’humour né de l’amour de partager, de replacer le jeu au coeur de nos apprentissages. Merci à vous, Lise, Emma. Merci Oedipe et toute la clique.

Comment ne pas clore en triptyque avec cette image de Tony, jeune élève gitan, terreur du collège, électron fou de son quartier, racontant mi-gitan mi-français l'histoire de la Marieta – celle-là même qui avait déterré un mort pour faire croire qu'elle avait acheté de la viande au marché alors qu'elle avait dépensé l'argent pour faire un tour de manège – ... sur les genoux de sa maman, qui ne manquait pas une occasion pour corriger la narration fluctuante et finissait par raconter à son tour ? C'était lors des réunions hebdomadaires que j'organisais dans le « quartier gitan » de Millas, constatant que le taux de fréquentation des enfants était proportionnel à l'implication des parents. Moments de parole et d'écoute, moments de rires et de sourires partagés qui nous disent qu'il peut être joyeux d'apprendre, peut-être même à l'école. Ces rencontres m'ont élevé en ce sens qu'elles démontraient, à chaque instant, que l'éducation se construit sur une relation affective – si je restais l'enseignant, j'en devenais tout-de-même une personne de confiance, maillon d'une chaîne dont la famille n'est pas exclue. Et le respect s'instaurait, durablement.

Je demandais un jour à un ami, sous forme de boutade : « Si les anges existent, comment les reconnaître ? » Il m’a répondu spontanément, dans un grand sourire : « L’humour ». De l’humour à l’amour, il y a si peu, sur le trapèze de nos sons. Ce n’est sans doute pas pour rien.

Ce portrait-mosaïque dont je n’ai extrait que trois scènes, chaque jour changeant, toujours croissant, arbore un doux sourire. Il n’oublie pas les peurs, les souffrances, les peines innombrables que nous ne pouvons pas occulter. Mais il n’oublie pas non plus de sourire car ce qui l’anime, à n’en pas douter, c’est l’amour d’un métier enraciné dans le vivant.

Gary Jean-Christophe

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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