Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Sophie Reddet] Comment mes élèves m'ont appris à être sophrologue

Pendant plusieurs années, j'ai suivi, en parallèle de mon travail d'enseignante, une formation professionnelle de sophrologue.

Ce choix correspond à mon goût pour le développement personnel, et peut-être aussi à une envie de m'échapper un peu de ma classe. Or, c'est finalement dans mes classes que j'allais vivre de belles expériences en sophrologie.

Cette année-là, ma classe de sixième est particulièrement agitée. Les élèves rencontrent des difficultés multiples pour se constituer en groupe. On a le sentiment d'un rassemblement d'individus isolés pour lesquels l'autre représente essentiellement une menace...Ils ont aussi un niveau de compréhension des consignes, et plus généralement de l'écrit, assez faible. J'ai déjà testé plusieurs pratiques de sophrologie en classe entière. Une relaxation, avec l'image d'un bonhomme qui éteint petit à petit les machines à l'intérieur du corps. La plupart rentrent très bien dans l'exercice. J'intègre alors une respiration avec l'allongement des expirations. La classe est calme, silencieuse. Je les invite à bien mémoriser cette respiration qui leur permettra de faire descendre les tensions, notamment pendant les contrôles. Je leur explique que c'est important parce qu'un stress trop important empêche de réfléchir et de donner les bonnes réponses.

Après la séance, certaines filles semblent apaisées sereines, notamment I*** qui est très stressée par la réussite scolaire et A*** qui a du mal à ne pas se laisser envahir par ses émotions, cédant souvent à la colère et à la violence dans ses interactions avec les autres. Mais pour les autres... rien n'a vraiment changé ! Ils sont aussi survoltés que d'habitude, même pire... C'est un peu compliqué pour moi de réitérer l'expérience avec eux. Toutefois, je leur suggère à titre individuel de se centrer sur leur respiration et d'allonger les expirations pendant les évaluations. J'ai alors des retours très positifs. A plusieurs reprises, j'aurai le plaisir de voir certains élèves continuer à utiliser la technique de respiration pendant les contrôles afin de ne pas se laisser envahir par la colère. Il s'agit en effet de mieux gérer ses émotions afin de déplacer toute énergie négative. Je constate malgré tout les limites de l'exercice : il est difficile de faire des séances dans un groupe « captif » de jeunes élèves dont certains refusent toute activité au sein de la classe.

Autre expérience. Autre classe. Cette année-là, j'ai créé avec les élèves un spectacle de conte. Pour les préparer à jouer devant un public, je leur ai enseigné quelques techniques propres à la sophrologie afin de les aider à construire des images mentales positives propres au conte. Après la représentation, les retours sont intéressants, notamment lorsque les spectateurs curieux leur demandent comment ils ont fait pour se concentrer et ne pas avoir peur... Ils expliquent alors qu'ils avaient beaucoup répété et fait des séances de sophrologie dans lesquelles ils s'imaginaient face au public, en train de conter, et que ça leur avait permis de n'avoir « presque pas peur ». Je dois reconnaître que ces retours étaient aussi très agréables pour moi puisque j'avais conscience de pouvoir améliorer la « qualité de vie » de mes élèves en même temps qu'ils amélioraient la mienne. Ils me permettaient aussi en classe de mettre en œuvre avec beaucoup de bonne volonté ce que j'avais appris en formation, et qui n'était finalement que théorie ou pratique personnelle.

Enfin, c'est avec des élèves de troisième que s'est terminé mon apprentissage de sophrologue au sein d'une classe. Ces élèves semblaient se préparer assez sereinement pour le diplôme national du brevet des collèges. Mais lors du dernier cours avant l'examen, au moment de leur demander ce dont ils avaient le plus besoin pour leur programme de révision, ils m'ont réclamé de la relaxation. Evidemment, ils étaient bien tombés! Forte de mes expériences précédentes avec des groupes d'élèves, je leur ai suggéré que seuls les volontaires pouvaient participer alors que les autres se consacreraient à des révisions d'orthographe (dans le calme). Par chance, la salle de classe qui communiquait avec la mienne était inoccupée ; j'ai scindé la classe en deux groupes, ai laissé la porte ouverte pour tout surveiller, et j'ai installé les dix élèves qui souhaitaient faire une séance de sophrologie dans la salle libre. Nous n'avions que 30 minutes et je savais que cette séance serait unique. J'ai fait le choix de ne pas faire d'exercices sur le corps en dehors de la respiration, et d'entrer directement dans le vif du sujet: l'examen et la gestion du stress inhérent à celui-ci. J'ai alors commencé par une relaxation puis des visualisations. J'ai vu les sourires se dessiner sur les visages ; les élèves étaient concentrés, très réceptifs. Même si j'étais très étonnée de constater leur capacité à suivre une séance aussi longue sans préparation spécifique, je voyais beaucoup de bien être en eux. C'était un vrai bonheur de voir qu'ils avaient tous été très réceptifs, même ceux sur lesquels je n'aurais pas vraiment pariés ! O*** m'explique « qu'il est resté scotché sur sa chaise » et Y*** me dit : « Mais vous nous avez mis en transe Madame!!! ». Ils étaient aussi étonnés de voir à quel point une simple respiration pouvait leur procurer détente et bien être. Phénomène très étrange de contagion: ceux qui n'avaient pas participé ont été soudainement contaminés, révisant leurs conjugaisons dans un calme incroyable... ! Comme une évidence, il leur fallait recommencer avant l'épreuve. Rendez-vous a été pris le lundi matin à 8h20. Incroyable ! Une heure plus tôt au collège pour faire de la sophrologie ! Evidemment, le lundi matin, je n'étais pas très sûre de trouver mes élèves. Le week-end était passé, et je connais les ados... Mais heureuse surprise, tout le monde est venu, même un élève supplémentaire, M***, souffrant de troubles de l'attention. A la fin de la séance, je les invite à un échange pour faire un petit bilan de leurs impressions. E*** souffre de tensions dans les trapèzes ; il a bien apprécié le pompage au niveau des épaules. L*** décrète que les séances de sophro devraient être obligatoires au collège, et M*** se frotte les yeux, encore sidéré de s'être endormi. Notre échange devient vite plus personnel et informel et je finis par leur proposer d'expérimenter la marche méditative. Tous les élèves ne se prêtent pas au jeu, mais A*** s'y applique et me dit toute étonnée: « oh! On dirait que c'est la première fois que je marche! ».Ces élèves me font un merveilleux cadeau. Ils partagent avec moi cette expérience si précieuse, et me permettent en étant indulgents et ouverts de découvrir et d'apprendre avec eux.

J'éprouve de la gratitude pour la confiance qu'ils m'ont accordée et pour l'enthousiasme dont ils ont fait preuve. Ils ont modifié en quelque sorte mon identité: je suis enseignante, oui, mais pas seulement de français, j'ai aussi vocation à leur transmettre des outils pour vivre et pour vivre mieux.

De la même manière qu'ils ont accepté l'idée qu'un professeur soit aussi sophrologue, ils ont ouvert l'immense champ des possibles.

Sophie Reddet

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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