Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Fiogère / Hunzinger (Régine Joséphine)] Baptiste, 3 ans. Sur les chemins heureux et patients de l'école

Quand la maîtresse et la maman mêlent leurs voix et leurs regards pour un petit garçon de 3 ans qui les a fait bien grandir

C'est d'abord par les mots que je rencontre Baptiste, les mots de ma directrice, après son premier rendez-vous en juin avec ses parents.

Des mots inquiets, des mots tristes qui laissent augurer d'un enfant en situation de grosses difficultés comportementales. Le bruit, les autres, ses propres émotions qu'il subit et ne maîtrise pas, tout est source de crise pour lui. Son année de PS dans sa première école a été catastrophique. Baptiste en sort traumatisé. C'est l'inquiétude de ma directrice : dans quelle classe va-t-on scolariser un enfant aussi sensible, dont l'AVS prévue ne sera certainement pas encore nommée à la rentrée ?

Nous sommes en juin. Les répartitions des classes pour l'année suivante sont déjà faites. La mienne sera une PS/MS, avec 26 élèves prévus dont une enfant handicapée intégrée avec une AVS. A priori, Baptiste qui doit lui aussi avoir une AVS, ne sera donc pas inscrit dans ma classe. Mais la directrice discute de son souci avec moi. Sa confiance me touche. Son inquiétude me gagne aussi. Je pense à cet enfant en souffrance qui aura besoin de calme et de cadre. Qu'on devra rassurer plus qu'un autre, avec qui il faudra garder patience en toutes circonstances et manifester l'empathie nécessaire pour le comprendre et l'aider. Et puis, pourquoi ne pas le dire, aura-t-on le soutien de ses parents ? Et surtout, comment gérer ses grosses difficultés en même temps que les apprentissages des autres élèves ?

C'est la mère de Baptiste qui me décide. Je la rencontre un après-midi, pendant que je surveille mes élèves en récréation. Notre entrevue ne dure que cinq minutes. Mais c'est suffisant. Derrière ses réponses à mes questions, ses paroles pour décrire la situation de son fils, je sens son inquiétude, sa lucidité, sa sensibilité et ses espoirs. Je sais qu'elle travaillera avec moi et que la confiance entre nous sera mutuelle.

Le jour de la rentrée, j'accueille mes élèves. Baptiste arrive avec ses parents. Et c'est une agréable surprise. Je ne m'attendais pas à le trouver ainsi. Souriant. Impatient. Heureux d'être là semble-t-il, de découvrir sa nouvelle classe. Il me salue, pose des questions, évolue au milieu des autres enfants. Il ne s'intéresse pas vraiment à eux, mais la classe l'attire. Mon attention se focalise un peu sur lui. Je l'observe, reconnais les attitudes, les réactions décrites par sa mère. Elle a été si précise que j'éprouve une étrange sensation. Celle d'être dans la tête de cet enfant, de comprendre ses émotions, de me retrouver dans ses doutes et ses peurs, dans son impuissance à agir comme il le voudrait, dans sa culpabilité et sa colère à échouer parfois. J'ai l'impression de le connaitre sans l'avoir jamais rencontré, juste par les mots de ses parents qui l'ont cerné au plus proche de ce qu'il est et de ce qu'il peut devenir si seulement on le lui permettait.

Au fil des jours, je trouve mon chemin vers Baptiste. Il m'apprend à composer, à toujours réagir avec calme sans le brusquer pour ne pas le braquer. Cette attitude empathique que je tente d'avoir avec mes élèves, pas toujours avec succès il faut le reconnaître, je me surprends à l'avoir sans cesse avec lui. Baptiste m'empêche de me laisser aller à cette lassitude de la routine dans laquelle je tombe parfois. Il m'oblige à une vigilance de tous les instants pour lui donner l'image de moi qui le rassure. Tout ce que j'ai appris du comportement à avoir envers les élèves, prend toute sa signification au contact de Baptiste. Je n'ai pas le droit de me laisser aller, de le décevoir. Parce qu'il compte sur moi pour lui expliquer les autres, le monde scolaire, ce qu'il doit y faire et comment. Parce que, par-dessus tout, il a besoin d'être compris, accepté et valorisé dans ce qu'il est. C'est à moi d'entrer dans sa façon de fonctionner pour devenir l'interface entre lui et les autres, pour qu'ensuite, ensemble, ils puissent s'adapter les uns aux autres. Et pour que personne ne se sente lésé par une apparente préférence, je dois traiter chacun de la façon dont je traite Baptiste.
Au bout de deux mois, Flore vient nous aider. Tout de suite le lien se créée. Baptiste accueille son AVS avec joie et confiance. Elle le comprend elle aussi, il sent qu'il peut compter sur elle. Mais nous gardons le lien que nous avons tissé lui et moi durant cette première période.

Baptiste progresse maintenant dans ses apprentissages. Et il avance vite. Très vite. Il survole le programme avec aisance, apprend à lire en quelques semaines, jongle avec les nombres avec facilité. Autour de lui se mobilisent des personnes qui l'aident à vaincre ses réticences, ses peurs et ses blocages. Je discute avec son psychomotricien, il me prodigue des conseils dans les domaines comportementaux qui bloquent certains de ses apprentissages (utiliser des crayons, accepter les taches de peinture sur les doigts, marcher sur le sol mouillé de pluie...) Baptiste accepte d'affronter ses peurs, manifeste une soif d'apprendre qui le tire en avant. Il apprend à communiquer avec ses camarades, se lie d'amitié avec une élève. Et chaque difficulté surmontée est une victoire.

Je suis convaincue que chaque enseignant rencontre au cours de sa carrière un élève en particulier qui le marque positivement et à jamais dans son métier. Ce petit garçon est celui que je n'oublierai pas. Parce qu'il m'a appris beaucoup sur moi-même, parce qu'il m'a redonné l'impression si souvent mise à mal dans l'enseignement, d'être utile à un enfant. Parce qu'il a été lui tout simplement, dans sa sincérité, dans ses efforts pour s'ouvrir aux autres, pour trouver son adéquation au monde. Parce qu'il n'a jamais baissé les bras.

Et pour tout cela, je le remercie.

Régine Hunzinger (Régine Joséphine)


***

Baptiste crie.

Il hurle ses difficultés et son mal être depuis qu'il est entré à l'école. Ce ne sont pas les caprices d'un petit garçon de 3 ans, qui aurait été trop choyé. Ce sont les souffrances d'un enfant ... Je suis enseignante en collège, mon mari au lycée. A cette époque, notre fils va mal. Depuis un an, nous avons vu les choses se dégrader. L'entrée à l'école a été catastrophique.

Que faire ? Quand vous percevez que votre enfant a besoin qu'on lui laisse du temps, quand votre enfant ne rentre pas dans la case qu'on lui impose... À des rares moments, nous voyons bien que Baptiste va très vite dans certains domaines mais qu'il est en réelle difficulté dans d'autres. Le geste de dessiner ne correspond pas à l'exigence qu'il s'est fixée, sa réaction est de ne plus vouloir prendre son stylo. Comment le rassurer ? Comment l'accompagner ? Comment être clair sur ses problèmes dans le milieu enseignant, sans passer pour un donneur de leçons ? Que puis-je mettre en place à la maison pour l'aider ? Nous sommes démunis plus que jamais !
De son côté, Baptiste s'enferme : dans ses mots en anglais, dans les chiffres, dans des gestes répétés qui le rassurent.

Comme cette période a été dure ! On nous dit juste que notre fils ne sera pas dans le même monde que le nôtre. On nous demande de nous livrer car il doit bien y avoir quelque chose qui explique son état. C'est sans doute du côté de la mère qu'il faut chercher. On me demande d'expliquer d'où je viens pour comprendre pourquoi mon fils en est là... Nous attendions tant du monde médical... ! Et quelle culpabilité ! Que dire ? Quelles explications donner quand vous ne savez pas, et qu'il vous reste cet enfant tant désiré et tant attendu.
Mais Baptiste est là, il est bien là, avec nous... Là, près de nous, avec son extrême sensibilité. Comment lui permettre alors de développer des compétences ? Comment lui permettre de prendre appui sur ces compétences pour surmonter celles où il est si fragile ? Comment permettre au monde enseignant de lire notre enfant dans toute sa dimension ?

Nous déménageons. Je prends contact avec l'école de Vieugy, un petit village près d'Annecy. Je suis pleine de larmes que je contiens quand je me présente au bureau de la directrice. En mon for intérieur, je m'interroge et me demande : à quoi bon enseigner ? A quoi bon aimer autant son métier quand vous ne trouvez aucune solution pour votre enfant ?

Et j'arrive dans le bureau, dans cet état. Je sens tout de suite l'expérience de la directrice. Elle écoute avec grande attention ce que je dis de mon fils. Elle semble capable d'ajustement, de souplesse et d'adaptation. Elle me demande de lui donner tous les éléments « qui permettront à Baptiste de trouver ses marques ». Enfin ! Enfin ! Nous échangeons plusieurs fois au téléphone avant qu'elle ne me présente l'une des maîtresses de l'école : Régine.

Je passe à l'école une après-midi. Régine est là. Ses élèves sont en récréation. Elle les rassemble. Le mélange de douceur et de fermeté me saute aux yeux. Ils sont tous rivés à ce qu'elle dit. Elle connait très bien sa classe. Elle sait très bien sur quels élèves elle doit s'attarder. Notre court échange finit par me rassurer complètement. Elle me demande toutes les informations qui lui permettront de bien comprendre mon fils, de le lire peut-être même comme un livre ouvert sur nos espérances. Elle est ma chance, je le sais, je le vois. Quelque chose d'indicible passe entre elle et moi. Il me semble marcher sur le fil ténu de la confiance, comme en équilibre entre douleur et soulagement. Je rentre chez moi les larmes aux yeux, et me presse de raconter cette belle rencontre à mon mari. Je pressens que Régine sera notre chance.

Très vite, nous faisons un essai dans la classe. Baptiste revient plutôt apaisé de l'école. Au fil des jours, tout doucement, elle apprivoise mon garçon. Avec lui, elle est d'une constance qui force l'admiration. C'est toujours avec douceur mais fermeté qu'elle crée ce cadre, ce cadre dont il a tant besoin pour être rassuré. Au moment de le récupérer, je lis parfois la fatigue de la maîtresse mais je ne perçois jamais aucun reproche. Elle me prie seulement d'arrêter de m'excuser quand Baptiste a été un peu plus difficile. Je ne suis plus habituée. Au fil des jours, je finis par me défaire de cette lourde culpabilité qui me pèse tant.
Baptiste est bien entouré. Deux spécialistes, un psychomotricien et une orthophoniste, travaillent avec Régine et nous guident dans le difficile travail de parent-accompagnant.

Baptiste progresse. Il fait des bonds en réalité.

Je suis curieuse de savoir ce que sa maîtresse met en place dans sa classe. Lors de journées portes ouvertes aux parents, Régine m'en offre l'occasion. Je vais pouvoir l'observer dans la classe, être spectatrice de ses progrès et de ses petits pas qui seront pour nous comme des pas de géant. C'est là que la maîtresse m'explique qu'un enfant apprend mieux ce qu'il choisit. C'est là que je découvre qu'elle a conçu pour ses élèves des boîtes qui sont des projets d'apprentissage en lien avec des groupes de compétences. Il y a une progression dans la boîte et entre les boîtes. Chaque enfant choisit la boîte qu'il souhaite travailler. Moi, j'en étudie une : je comprends comment elle accompagne à dire les sons, à les coupler, à lire des mots puis des phrases et enfin des histoires.

Si Baptiste progresse et se transforme, alors moi aussi ! Engagée depuis quelques temps dans un dispositif d'évaluation par compétences, c'est le déclic. Je choisis de revoir quelques-uns de mes gestes professionnels. Il me faut accompagner mes élèves, les aider à lire, et à dire, ce qu'ils font bien, les motiver à comprendre comment ils peuvent surmonter leurs fragilités. A travers des projets pluridisciplinaires, je choisis de construire et d'évaluer des compétences pour chacun de mes élèves ; d'une certaine manière, ce seront mes petites boîtes à moi.

Chère Régine, l'enseignante que je suis vous remercie. La maman que je suis vous remercie. Vous avez sorti mon fils d'un avenir qui s'annonçait sombre et étriqué.

Baptiste a aujourd'hui presque 7 ans. L'entrée au CP a été fluide tant il a été bien préparé. L'école maternelle a su faire le lien. Nous sentons que les informations pour l'accompagner ont été transmises, et que sa nouvelle maîtresse cherchera à être la plus efficace possible avec lui. Notre petit garçon adore aller à l'école. Il adore apprendre et jouer avec ses amis. Nos journées sont pleines d'éclats de rire et de surprises à la maison.

Régine, vous avez, profondément, toute notre gratitude.

Nisa Fiogère

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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