Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Fatimazohra Elyoubi] Enseigner avec bonheur

Mon texte traite le grand bonheur que l'acte d'enseigner puisse procurer une sensation de bienfaisance.

Ces regards confiants, innocents, ils m'attendent, appréhendent mon retard, ils sont contents quand je le suis ; ils me disent bonjour, au revoir et merci et se confient à moi. Une connivence se crée, un amour, un partage. Ils me donnent de l'énergie, de la vie et me font sentir que je suis utile et que j'existe. Ils sont la base de ma carrière, de ma motivation et de mon bonheur.
Chaque jour c'est le même plaisir, les mêmes retrouvailles, le même échange. Avec eux, je sens que je suis sublime et que j'exerce une noble mission.

Je les aime d'un amour apaisant, je pense à eux quand je suis chez moi, je me prépare pour aller les voir, les rencontrer, pour qu'on éprouve ensemble cette chaleur du savoir.
ils sont ma continuité, ma prolongation, ils portent mes empreintes, la trace que je veux laisser dans ce monde, et en contrepartie, ils ont tracé ma vie, mon cœur et mon esprit. C'est grâce à eux que je fais le métier que j'aime.

J'ai fait un détournement de chemin pour devenir professeure, j'ai renoncé à une carrière administrative qui ne m'a pas comblée, et je suis revenue vers ma vraie passion.

Je suis épanouie dans ma vie professionnelle avec mes étudiants. Je vois leurs yeux briller d'amour et de respect envers moi. Je les aime aussi, je veille à ce qu'ils s'améliorent et progressent, je les incite à s'interroger et interroger, à ne jamais rester frustré face à une énigme. je leur répète incessamment qu'il ne faut jamais avoir peur des questions.

Je suis convaincue qu'enseigner, c'est aider à devenir et parmi mes objectifs, c'est de les mettre sur le chemin du savoir et de l'amour de la recherche et du questionnement. Je leur répète toujours qu'ils font les projets de grands chercheurs s'ils le veulent bien, s'ils nourrissent leur volonté de la motivation car dans la vie, il faut opérer des choix, il faut s'organiser, gérer son temps, avoir une vision du monde, élaborer une manière de penser, d'organiser ses idées, je les encourage à la lecture car un livre peut changer une vie.

J'ai créé au sein de la faculté un club de lecture, d'écriture et de création pour eux, pour les mettre sur les rails des bonnes pratiques, pour faire entrer de la lumière dans leur vie.

Si je veux citer une de mes expériences avec mes étudiants, l'embarras de choix sera énorme ; plusieurs noms passent par ma tête, plusieurs visages traversent mon esprit. L'enseignement est un monde où convergent l'intellectuel, le social et l'humain.

Je me rappelle de Chama, étudiante qui a attiré mon attention par son silence absolu et son isolement. Chaque fois que je voulais lui adresser la parole, elle évitait mon regard et elle ne répondait que par des monosyllabes. Sauf qu'un jour, après une séance habituelle que j'avais avec le groupe auquel Chama appartenait, j'ai reçu d'elle, un courriel inattendu qui disait :

"Bonsoir professeure, je suis une de vos élèves à la fac des sciences je m'appelle Chama ...... et je suis en première année svt " section D ". On avait une séance avec vous le vendredi et pour être honnête j'ai vraiment aimé cette séance , je trouve que vous êtes une bonne personne . Je vous remercie énormément pour vos conseils ça m'a beaucoup aidé. Passez une bonne soirée et Aid mubarak said ."

Ma réponse :

"Bonsoir Chama, merci pour ton message. Je serai toujours à vos côtés pour vous aider et vous encourager, c'est l'un de mes sacrés devoirs que je fais avec plaisir. Aid Moubarak said.

Cordialement."

Chama avait dix-huit ans, elle était discrète, taciturne, indécise et peu confiante. Elle s'isolait toujours, évitant tout échange. Chama ne pouvait reformuler une phrase face à ses collègues. Je me suis rapprochée d'elle, elle avait besoin que de s'extérioriser et de parler de ses souffrances. Elle avait besoin d'un regard attentif et de l'encadrement d'un adulte ; je l'ai incitée à franchir le pas.

J'ai redouté qu'elle soit autiste Asperger car elle en représentait plusieurs traits. Elle avait de grandes capacités intellectuelles bloquées par un manque d'interaction sociale. Un visage inexpressif, avec un clair manque de connexion entre la réception de l'information et son traitement. En d'autres termes, il n'y avait pas de second degré pour elle. Elle prenait tout discours au pied de la lettre. C'était compliqué pour elle de comprendre dans une discussion l'ironie ou la métaphore par exemple. Ajoutons à cela qu'elle avait tout le temps un besoin incessant d'être sécurisée par des mouvements répétitifs.

Elle avait un grand sentiment d'infériorité. Le regard vide, la voix monotone, le pas égaré. Ce trouble envahissant l'empêchait de vivre et de s'épanouir. J'ai repéré en elle tous ces traits, vu plusieurs lectures que j'avais faites sur le plan de la psychanalyse et la psychologie, je lui ai demandé d'aller voir un psychologue qui pourrait l'encadrer et l'accompagner. Je lui ai expliqué que ce dont elle souffrait pourrait être l'autisme Asperger, chose qui a effectivement été confirmée par le spécialiste. C'était une délivrance pour elle, le commencement d'une nouvelle vie. Elle a compris sa différence et elle l'a acceptée, chose qui lui a permis d'avancer dans son parcours.
Dans mes divers échanges avec elle, je lui ai proposé de lire L'empereur de Hugo Horiot, autobiographie qui relate le parcours d'un autiste Asperger et Le théorème de perroquet, excellent roman qui traite avec profondeur des réflexions sur le parcours historique des mathématiques et leur présence dans le monde et dont l'écrivain est Denis Guedj qui souffre du même syndrome.

Le fait de connaitre l'existence des gens connus, autistes et qui ont pu faire de leur différence une force, a donné beaucoup d'énergie à Chama qui a décidé de combattre la maladie car elle l'a comprise.

Le premier pas de la libération était de présenter un exposé en classe devant les étudiants de son groupe, d'accepter sa différence et d'essayer d'en faire une richesse et non une faiblesse.

Une année plus tard, J'ai reçu un courriel de Chama, me remerciant de tout ce que j'avais fait pour elle, me confiant que sa vie avait changé depuis nos dernières rencontres, que je suis toujours présente dans son cœur et dans sa mémoire.

Dans une belle matinée du printemps, j'avais rendez-vous avec mes étudiants pour une séance du rattrapage, je vis une de mes anciennes étudiantes qui se dirigeait vers moi avec des pas hésitants. C'était elle, en la voyant toute son histoire se défila devant mes yeux,

Ses regards tristes ont cédé la place à des regards fermes, confiants, pleins de vie. Il avait un élan jovial. Chama s'est approchée de moi, me saluant chaleureusement ; elle voulait avoir de mes nouvelles. Après avoir pu mettre des mots sur ses souffrances, Chama s'est identifiée, elle a su qu'elle n'est pas bizarre. De sa différence, elle a pu voir le monde autrement et se réaliser en tant que femme libre, avec des caractères qui constituent son point fort.

Fatimazohra ELYOUBI

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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