Ces élèves (qui) nous élèvent

Partager cet article

[Michaëlla Alarcon] Hana No Michi, le chemin des fleurs

L'arrivée d'un nouvel élève et le drame qu'il a vécu ont bouleversé la fin d'année et marqué ma vie et mon métier.

Rentrée 2011
L’année scolaire commence tranquillement en GS/CP dans un petit village gardois.
Je ne sais pas encore que cette année va me marquer profondément, qu’elle va être intense en émotions et me léguer un message de vie fort.
Dans un petit village, l’arrivée d’un nouvel élève est toujours un événement. Le « nouveau » suscite curiosité et excitation dans les classes. L’arrivée de Loyan n’échappe pas à la règle, d’autant plus avec un Louan déjà dans la classe, sur le même niveau. Vont-ils devenir les meilleurs amis ou des rivaux ? Finalement un peu l’un et l’autre. Loyan est un enfant dont on entend parfois le terme « particulier », extrêmement sensible, introverti, d’une immense curiosité intellectuelle ; il est de ses enfants qui peuvent vous laisser perplexe devant leur connaissance des dinosaures, du fonctionnement des trains ou de la mythologie gréco-romaine ! Un zèbre ?, un philo-cognitif ? peut-être, qu’importe le terme, de toute façon tous les enfants sont particuliers.
Loyan s’intègre à sa manière dans ce petit groupe aux individualités bien affirmées et cette classe est désormais la sienne.
Les petites écoles de village ont cet avantage, bien plus qu’un inconvénient, qu’elles créent une proximité avec les familles, qui nous associent volontiers à leur histoire. Une aide précieuse dans l’accompagnement des enfants. La maman de Loyan partage avec nous la sienne, la leur, particulière comme Loyan, mais tellement banale aujourd’hui. Des histoires d’amour puis de désamour, de garde, de bagages du week-end.
Loyan voit son papa régulièrement. Passionné de moto, il partage sa passion avec le petit garçon qui voit arriver les week-ends avec le moteur des bolides à l’esprit. Il aime monter à l’arrière de la moto, moment privilégié de complicité et d’émotions.
Sa maman n’aime pas les motos.
Sa maman n’aime pas les week-ends moto.
Elle a peur des motos.
Elle attend les dimanches soir avec impatience.
Le printemps est là, avec ses belles journées à l’extérieur, ses ponts et jours fériés qui donnent un avant-goût de vacances. Le printemps et les fêtes des mères, des pères, le spectacle de fin d’année et ses rencontres sportives.
Au village, nous avons un stade et cette année encore, nous avons décidé d’accueillir la rencontre sportive des maternelles de la circonscription. Une belle journée d’échange en perspective avec la classe des CM qui encadre les ateliers avec les parents accompagnateurs.
Les enfants sont accueillis en classe avant de prendre le chemin du stade.
Vérification des pique-nique, rappel des règles de sécurité pour se déplacer, déroulement de la journée et … appel.
Appel.
C’est là que l’histoire de Loyan, mon histoire avec Loyan, commence.
Loyan n’est pas là. Loyan n’est pas revenu du week-end prolongé chez son père. J’en souris, le papa et ses enfants auront ajouté le mardi au lundi de Pâques ! Je crois me souvenir que c’était son anniversaire, le 6 mai. Je m’en souviens car ma fille est née le 5 ! On remarque toujours les dates de naissance de nos élèves quand elles nous rappellent une date familiale !
Je n’ai pas souri longtemps.

La directrice frappe à la porte de la classe, entre l’air sévère.
Je comprends que quelque chose ne va pas et fait sortir les enfants afin qu’ils se mettent en rang devant la classe avec les accompagnateurs.
Loyan ne viendra pas demain, ni après-demain. Loyan ne reviendra peut-être jamais. Il a eu un accident. Grave.
Ce week-end son papa l’a emmené voir une course de moto-cross. Il n’est pas monté sur une moto, non, il est allé regarder les motos, sagement assis dans les gradins. Mais voilà, une moto a fait une sortie de route, a été projetée en l’air et est retombée … dans le public, sur le public, sur Loyan. Sur son voisin aussi, qui est décédé. Loyan est très grièvement blessé, la moto est tombée sur sa tête, son pronostic vital est engagé. Je vais peut-être vivre l’affreux, ce qu’on ne voudrait jamais vivre, la mort d’un élève.
Je ne veux pas y penser, là, tout de suite, je ne peux pas, je dois gérer ! Je sors de la classe et accompagne mes élèves au stade.

Je répartis les groupes, donne des consignes aux parents et encourage les enfants qui enchaînent joyeusement les ateliers.
La journée s’écoule. Difficile. Etrange.
Retour en classe, retour sur la journée, quel atelier a-t-on préféré ? Lequel était le plus rigolo ? le plus difficile ? Les doigts se lèvent, les réponses fusent et se croisent dans une joyeuse euphorie. Les regards sont pétillants et les joues bien rosies par l’effort et ce soleil printanier tant attendu.
Chacun regagne sa place et pour terminer cette belle journée, on va la dessiner.
Je profite de ce relatif retour au calme pour m’assoir à mon bureau. Erreur, se poser c’est prendre le risque de penser ! Je regarde les enfants qui dessinent, échangent, rient, se montrent leurs dessins. Je les regarde comme une spectatrice lointaine, un peu comme si la scène était derrière un écran, au ralenti, sans le son. Évidemment, l’image de Loyan arrive, mais il n’est pas en train de dessiner, il est en train de mourir et ses copains ne le savent pas, pas encore. Ils profitent en toute innocence et insouciance de ces moments de joie et tout va peut-être basculer demain, dans une semaine. Ou pas, mince ! ou pas ! Pronostic vital engagé, ça veut dire qu’il est encore là ! Pourtant en fonctionnaire qui fonctionne, je planifie, au cas où, cherche le numéro de la psychologue scolaire pour la prise en charge des enfants, de l’équipe …
Je suis assise à mon bureau, immobile et Louan s’approche, l’air sérieux, se plante devant mon bureau, me fixe et me lance « Maîtresse, ça va ?, tu as l’air triste » M…, font ch… ces gamins !
Je souris à Louan, la journée était fatigante et le soleil m’a fait mal aux yeux. Il semble convaincu, un petit mensonge pour cacher l’indicible, du moins le repousser. Pas aujourd’hui, je veux les préserver, c’est trop violent, trop incertain, et puis je ne suis pas prête.

Commencent l’attente, le coma, le cerveau dans la glace, les soins intensifs, la maman angoissée et épuisée qui fait chaque jour les trajets à l’hôpital, les nouvelles, échangées discrètement au portail avec son compagnon.

Mi-mai
Accident plus une semaine.
Les enfants savent désormais que Loyan a eu un accident avec une moto, qu’il est blessé, qu’il est à l’hôpital et va être absent un certain temps. Dès le deuxième jour d’absence, ils avaient posé plus de questions et je ne voulais pas leur mentir, je ne voulais pas qu’ils l’apprennent par hasard, dans la cour, par des grands. Ils ne connaissent pas la gravité des blessures, ils savent l’essentiel, ils ont une raison à l’absence, ça les rassure et permet aux journées de classe de se passer, presque normalement. Ils lui font plein de dessins, que sa maman affiche dans la chambre d’hôpital. Il ne les voit pas mais elle lui dit que ses copains lui font des dessins, ont donné une belle photo de classe où ils tiennent des feuilles avec des messages. Les albums de la classe sont aussi du voyage vers le service des soins intensifs, au milieu des doudous, des mots d’amour, des bisous et des prières de sa maman.
La vie de la classe continue son cours avec toute l’insouciance de ces petits de 5-6 ans qui pensent à ce copain sans savoir qu’il mène peut-être le combat de sa vie. La vie de la classe et ses petits bonheurs, comme LA préparation du cadeau de fête des mères. Cette année, ce sera un beau tableau de paysage, comme on sait les faire à l’école, avec des coquelicots en crépon, une cabane en bâtonnets de bois dont on se demande toujours qui a mangé toutes ces glaces et un cadre en bois de cagette ! Ils sont magnifiques. Un tableau a été commencé mais les autres sont presque terminés, celui-là est posé sur une table au fond de la classe. Que vais-je faire du tableau inachevé de Loyan ? On passe devant, on jette un coup d’œil, il est posé là, sans petit propriétaire, la cabane inachevée semble déjà abandonnée, manquerait plus que le crépon se décolle pour que fanent les coquelicots ! Que faire du tableau de Loyan ?
Dans des situations exceptionnelles, les décisions sont finalement libérées du rationnel et de la norme. En concertation avec les enfants de la classe, nous décidons.
A la sortie de l’école, je reçois un peu à l’écart le compagnon de la maman. Je lui explique le tableau inachevé jusqu’à cet après-midi. Oui, jusqu’à cet après-midi car il est désormais terminé, tous les enfants de la classe y ont apporté leur rime. C’est le tableau de Loyan, aidé par ses copains pour réchauffer le cœur de sa maman, pour lui donner de l’espoir, pour lui remettre ce qui lui revient, la dernière chose que son fils a faite en classe, pour elle. Le tableau est emballé et le beau-père le remettra à la maman à l’hôpital, dans la chambre, avec Loyan, il ne pouvait en être autrement. Il me remercie, les yeux brillants. Ce n’est pas écrit dans les programmes qu’il faut terminer les productions plastiques des enfants qui luttent pour sauver leur peau. Mais nous savons bien que les choses essentielles ne sont pas écrites dans les programmes …
Voilà, ça, c’est réglé !
Cela m’a permis d’alléger un peu mon bagage émotionnel pour être sereine avec les enfants, les miens, qui ont fabriqué leur petit cadeau dans les classes voisines ! Je dois être une maman joyeuse et disponible.

Je dois aussi me préparer, dans quelques jours je me présente à l’examen de grade du 2e Dan de karaté. Je m’entraîne énormément depuis un an. Le challenge de passer cet examen après des années de pause est motivant. Quand c’est le papa qui donne les cours, la maman s’occupe des enfants à l’heure des entraînements ! Ils ont grandi, ont maintenant l’âge de manger leur pique-nique au bord du tatami !
Il était temps que je revienne, la plupart des adhérents pensaient désormais que j’étais « seulement » la présidente du club. Hé ! je suis karatéka au départ, ceinture noire même, pas gestionnaire !
Je m’échauffe au bord du tatami, nous sommes une trentaine, dont 2 femmes.
Les épreuves s’enchaînent. C’est long, très long. Je gère, il faut gérer ! Boire, mais pas trop, manger une toute petite bouchée de barre de céréales de temps en temps, observer les candidats qui passent tous après moi car quand notre patronyme commence par A, on a de grandes chances de passer en premier. J’inaugure chaque série d’épreuves. J’ai dit à tout le monde avant de partir « Je vais tout péter ! », je ne savais pas encore que j’y « pèterais » surtout mes hanches ! Heureusement, la chirurgie fait des miracles !
C’est interminable, plus de 4 heures d’épreuves ! Il faut gérer la pression des passages devant les jurys, la crainte de se tromper, d’oublier les règles strictes du programme, la peur de se blesser, la fatigue, la chaleur.
Alors je pense. Je me place à nouveau dans ma bulle de spectatrice, devant les candidats maintenant au ralenti et muets. Je pense à Emma et Hugo, mes enfants, parce que j’ai vraiment envie de leur annoncer ce soir que Maman est 2e Dan de karaté. Je vois leurs visages souriants, je pense à leur joie de vivre et je reprends une grande bouffée d’énergie. Un autre enfant vient s’immiscer dans ma projection privée, le visage de Loyan apparaît. Il est désormais hors de danger, on le sait depuis quelques jours. Je vois son visage meurtri, je pense à ce combat contre la mort qu’il a remporté et je prends une grande bouffée de rage de vaincre !
Je vais le décrocher ce 2e Dan, pour Emma, pour Hugo et pour Loyan ! Je vais lâcher dans chaque technique, dans chaque assaut toute mon énergie, toute ma rage de vaincre comme si je jouais ma vie chaque fois ! Je me transcende, je me découvre, je suis libre ! Dernière épreuve, face à un partenaire, le geste est libéré, fluide, je pense à eux, je ne veux pas les décevoir, je dois être à la hauteur. Le jury se lève et applaudit. Ce jour-là la parité n’était pas respectée chez les candidats, 2 femmes pour 28 hommes. Qu’à cela ne tienne, elle termina major de promotion et moi seconde !
Je l’ai ! je suis 2e dan.

Loyan est un sacré guerrier, un samouraï !
Les dessins, les albums et même des fiches de travail continuent d’envahir sa chambre.
Après le centre de rééducation et malgré de nombreuses blessures et des séquelles neurologiques, on nous annonce un retour totalement inespéré avant les grandes vacances. Il n’aura été absent qu’un mois et demi ! Il pourra peut-être participer au spectacle de fin d’année. Il est accueilli comme un héros, avec énormément d’attention, de précaution et de bienveillance. Tout le monde veille sur lui à la récréation ! Il reprend sa place dans la classe, même si rien ne sera jamais comme avant à bien des égards.
Le jour de la fête, enfin ! Tout le monde avait besoin de faire la fête.
Après le spectacle, je m’approche de Loyan, sa maman et son beau-père, je souhaite leur parler ou plutôt j’ai quelque chose à offrir à Loyan.
J’ai fait quelque chose que les puristes trouveraient certainement sacrilège … ou pas …
J’ai coupé un morceau de ma ceinture noire, environ 5 centimètres. Je l’avais déjà avant le passage du 2e Dan. Un prénommé Christian me l’avait offerte lorsque j’ai obtenu ma ceinture noire, 10 ans plus tôt. C’était sa première ceinture noire, reçue il y a longtemps, l’année de ma naissance ! Nous avions préparé mon examen ensemble et il lui semblait fort symboliquement de me la remettre. C’était donc une ceinture importante, pleine de sens et d’histoire. Je souhaitais écrire un nouveau chapitre de l’histoire de cette ceinture, celui du passage de mon 2e dan où mes enfants et ce petit guerrier de 5 ans m’avaient accompagnée, m’avaient amenée à m’élever, à me transcender ! Je souhaitais qu’il en garde une trace, qu’il se souvienne, à travers ces 5 centimètres de coton noir usé par les années et le frottement des poings, qu’il s’est battu et que sa force a nourri la mienne ce jour-là et sans doute pour toujours. Il ne faut rien lâcher Loyan, jamais, il faut se battre pour ses rêves, ses idéaux, ses projets, sa vie, la vie !

Cette année scolaire devait être non pas banale, mais traditionnelle, rythmée par le calendrier. Elle a failli être tragique, elle a été magique ! Loyan est revenu l’année suivante en CP, puis a quitté l’école. La séparation a été pleine d’émotion, sa maman m’a confié qu’il m’appelait « sa deuxième maman ». J’ai reçu des nouvelles, et puis plus. C’est normal, c’est la vie. Ça n’empêche pas de se souvenir et surtout de garder l’essentiel, parce qu’on aime bien l’essentiel à l’école, le message, la leçon de vie d’un petit guerrier de 5 ans.

Aujourd’hui, quand il m’arrive de remettre le kimono, il y a toujours quelqu’un pour me faire remarquer que j’ai oublié comment nouer ma ceinture, avec les 2 pans qui dépassent du nœud exactement de la même longueur. C’est volontaire. Égaliser les 2 morceaux de la ceinture serait un peu oublier pourquoi elle est désormais étrangement courte. Le déséquilibre crée le questionnement chez les autres, un rappel pour moi. Il donne vie au morceau manquant. Il n’y a pas un morceau en moins, mais un morceau invisible, un peu comme le syndrome du membre amputé. Comme la main perdue qui semble encore donner des sensations, le morceau de ceinture offert donne du sens. Ces 5 centimètres de vide racontent un chapitre de son histoire.
Où est ce morceau, huit ans après ?
Dans une boîte à souvenirs, conservé comme une relique ?
Au fond d’un sac de vêtements trop petits ou d’un coffre à jouets au grenier ?
Perdu ?
Jeté, parce que finalement ce n’est qu’un morceau de tissus ?
Qu’importe. Les histoires de la vie n’ont pas besoin de livre pour s’écrire.

L’heure est aux nouvelles technologies et nous avons un disque dur très performant.
Chaque année, des élèves marchent à côté de nous pendant 10 mois, 20 dans ma classe à double niveau. Tous plantent et ramassent quelques fleurs sur notre chemin et nous en ramassons et plantons sur le leur. Le chemin des fleurs, Hana No Mishi en japonais, le lieu de passage entre la salle de préparation et la zone de combat des sumos ou la scène du théâtre No. L’école est un peu le Hana No Michi, le chemin entre l’individu en préparation et l’individu qui prend son envol.
Nous grandissons tous de notre rencontre, nous nous élevons tous.
Certains nous font gravir des marches un peu plus hautes, nous élever un peu plus haut.
Prendre conscience de l’importance d’une attention particulière aux besoins de chacun.
Prendre conscience que nos élèves sont des enfants, de chair, d’os et de sentiments. Qu’ils sont vivants et donc mortels.
Prendre conscience de la valeur et la fragilité de la vie, de l’importance de la protéger et de transmettre la nécessité absolue de cette protection. Avec conviction, avec énergie et avec rage !
Merci Loyan !
Michaëlla Alarcon
Partager cet article
  • Imprimer
  • Réduire / Agrandir

Cartographie des DSDEN de l'académie

Cartographie des DSDEN de l'académie