Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Martine Toulza] Se séparer pour mieux s'élever ?

Comment une section de tout petits m'a formée sur le tas en anthropologie.

Pendant deux ans, j'ai suivi sur le terrain une formation en anthropologie. Mon sujet de recherche : comment une micro- société de 25 enfants depuis 27 à 30 mois avec nous sur cette Terre, allait-elle se constituer, se structurer ? Et moi, leur maîtresse qui maîtrisait si peu de choses les concernant, comment allais-je m'y prendre? D'entrée, ils ont placé la barre très haut. Je n'avais presque aucun droit à l'erreur. Je devais être stable, très stable, calme, très calme, réfléchie en permanence, disponible, très disponible, accueillante, compréhensive, rigoureuse aussi, organisée, vraiment bien organisée, enjouée et dynamique et incollable en psychologie des jeunes enfants. "Psychanalyse et pédiatrie" de Françoise Dolto ne m'a plus quittée.

Tout a commencé dans les cris, les hurlements, les pleurs et les sanglots. Ils sont arrivés dans les bras de leurs jeunes parents qui les laissaient pour la première fois à l'école. Ils se sont accrochés à tout ce qu'ils pouvaient attraper jusqu'au dernier moment avec l'énergie du désespoir. Mais l'impensable s'est quand même produit, leurs parents les ont détachés d'eux avec difficulté et sont partis travailler, le cœur chaviré par une ambivalence teintée de culpabilité. Ils n'ont pas tous pleuré ou hurlé mes 25 petits de la section des bébés mais celles et ceux qui ne l'ont pas fait n'en menaient pas large et se cramponnaient à leurs affaires.

A la fin de la matinée, j'avais la preuve que Conrad Lorenz avait vu juste. Sa théorie de l'empreinte se vérifiait sous mes yeux : où que j'aille la plupart de mes élèves me suivait comme une grappe de poussins, même dans le débarras où je rangeais le matériel. Je leur parlais en continu, décrivant les choses, les situations, exposant le projet suivant qui allait me demander tant de patience et d'énergie : les regrouper tous un par un et obtenir en même temps que ceux que j'avais déjà réussi à faire asseoir sur le tapis y restent. Car inutile à cette période de l'année de s'adresser à tous pour donner une consigne : je n'étais qu'un élément du décor et je pouvais bien dire ce que je voulais. Sauf quand je racontais une histoire ou que je lisais un album en imitant tous les personnages. Nous avons donc pris l'habitude de multiplier nos plongées dans les récits d'animaux divers en quête ou en perdition. Mais qui s'en sortent toujours. "Max et les maxi monstres" est devenu notre livre préféré. Combien de fois l'ai-je lu et relu ? " Un jour, Max fit une bêtise puis une autre et encore une autre..."

Pendant des jours et des jours, j'ai tenté d'organiser rationnellement le chaos que j'appelais ma classe. Mon bureau disparaissait sous un monticule de doudous, de sucettes, de biberons et autres langes noués dont ils arrivaient enfin à se séparer. J'installais inlassablement ateliers sur ateliers, variant le plus possible le matériel, les formes et les couleurs. Mes élèves passaient d'une activité à l'autre sans s'attarder sur aucune, sans ordre, sans stratégie d'apprentissage. Ils touchaient à tout, se disputaient les jeux que j'avais choisis après mûre réflexion sur mes objectifs éducatifs, les lançaient ou les jetaient par terre...ne rangeaient rien bien sûr... Je passais mon temps et mon énergie à organiser cet apparent bazar. En vain.

Pour sortir de cette confusion, nous allions devenir confucéens : j'instaurai petit à petit des rituels à peu près pour tout. Confucius n'a-t-il pas dit que le rite ordonne les émotions et les sentiments des êtres humains ? Au vu de premiers résultats très encourageants sur l'ordonnancement de la horde primitive qui avait investi ma classe, il avait sans doute raison.
Maintenant que j'y voyais un peu plus clair, j'avais besoin de lire ce chaos qui devait correspondre à quelque chose qui m'échappait. Je mis au point une grille d'observation : qui faisait quoi, quand et où, à quelle fréquence, pendant combien de temps et avec qui. Au bout de quelques jours, je savais qu'il y avait ceux qui ne quittaient presque jamais le coin cuisine où se trouvait aussi le téléphone avec lequel ils passaient beaucoup d'appels en répétant toujours les mêmes questions-réponses ; ceux qui déambulaient encore sans toucher à rien ; ceux qui s'étaient choisis comme amis ou comme amoureux ; ceux qui passaient partout en coup de vent ; tous ceux qui touchaient un peu à tout en étant sages ; ceux qui semaient le désordre en lançant des raids pour s'approprier un jeu et ceux qui commençaient à ranger et à respecter les règles. Grâce à eux, je savais maintenant comment j'allais devenir leur institutrice.

Que faire en arts plastiques ? Soulages va venir à mon secours. Je revêts ma tenue de scaphandrier. Je prépare les pots de noir, les pinceaux de toutes tailles, de minuscules rouleaux et d'immenses feuilles blanches. Je montre comment on se sert de ce matériel... et ils se lancent. En petits groupes, chacun son tour. Très concentrés finalement, leur attention toute à la technique des gestes. Ils ont déjà intégré dans leur famille la consigne qu'ils ne doivent rien salir. J'ai tendu des fils dans toute la classe et j'accroche leurs productions avec des pinces à linge. Durant le temps de séchage, ils évoluent le nez en l'air en regardant tout ce noir. Qu'en pensent-ils ? C'est comme la nuit, comme le loup aussi bien sûr et comme quoi encore ? Comme quand on ferme fort les yeux.

Ils ne savent pas comme je leur suis reconnaissante d'adhérer à tout ce que je leur propose, tout ce que j'imagine, tout ce que j'improvise et d'en faire quelque chose de bien plus surprenant et poétique que ce que j'avais pu prévoir. Comme je suis fière d'eux que j'amène maintenant à la bibliothèque où ils aident aussi au rangement. Comme il me donnent confiance en moi. Et comme je les admire d'avoir surmonté la séparation, l'absence et le manque.

Notre premier livre va naître de ce noir intergalactique : oui, c'est la nuit que nous venons de peindre. Que se passe-t-il maintenant que nous avons peint la nuit ? Ils ont beaucoup d'idées sur ce qui se passe la nuit, dans le noir, gestes et mimiques à l'appui. J'écris tout ce qu'ils disent avec un gros feutre noir. Ils me regardent tracer leurs paroles. Ah oui, ça, ces signes ça veut dire noir, nuit, peur ? Des index miniatures se posent sur les mots. Et ça c'est quoi ? C'est moi qui me lasse la première. Nous en ferons un livre, l'histoire du noir. Et c'est parti, il y aura l'histoire de toutes les couleurs qu'ils étaleront avec soin sur le papier. L'histoire du rouge écrite au feutre rouge, l'histoire du soleil jaune... Et moi je n'aurai plus jamais la paix : dès qu'ils me verront écrire, il y en aura toujours deux ou trois qui me demanderont « Tu écris quoi ? », le nez sur ma feuille.

A l'extérieur de notre classe cocon, il y a aussi du noir. Le noir de la tragédie qui arrive jusqu'à nous. Les gendarmes, un jour à l'heure de la sortie, pour empêcher le papa de Y de la voir parce que ce n'est pas son jour à lui. Je tiendrai Y serrée dans mes bras jusqu'à l'arrivée de sa maman. Y s'accrochera à moi, refusant de partir avec sa mère. Et moi, en détachant ses mains qui s'agrippent à mes vêtements tout en lui disant que ça va aller, j'ai le sentiment de la trahir... Le grand frère de S s'est suicidé. Ses parents regardent S avec un perpétuel étonnement mêlé de crainte. La maman de M arrive en sentant l'alcool dès le matin. Je la laisse s'installer sur une minuscule chaise, dos contre le radiateur. Elle regarde avec un léger sourire sa merveilleuse petite fille entamer pleine d'entrain sa journée de classe. J'installerai aussi un siège confortable pour que la maman de ML, aux prises avec un cancer du sein qui flambe, passe plus de temps avec elle sans trop se fatiguer. Elle partira bientôt au ciel, comme je le répéterai inlassablement chaque fois que mes élèves me demanderont où est cette jeune femme de pas même 30 ans. Nous regarderons le ciel. La lune peut être là même quand il ne fait pas nuit. Le vent pousse les nuages. Et les étoiles ? Elles sont là mais le soleil nous empêche de les voir. Nous écrirons le livre du ciel et ML dessinera l'étoile où dort sa maman.

Juin est déjà là. Il fait très chaud dans la classe exposée plein sud. A deux pas de l'école, il y a les grands arbres d'un jardin public et une fontaine d'eau potable. Nous partons sacs sur le dos, trousse premiers soins. Sans oublier un plein couffin d'albums qu'ils ont choisis à la bibliothèque. Au sommet d'un arbre, bien visible, un hibou moyen duc dort, cramponné à sa branche. Quelle chance ! On peut tout faire avec cette rencontre : s'informer sur les rapaces nocturnes, imaginer son histoire, l'écrire et en faire un nouveau livre, chanter sa chanson en imitant son cri et tenter de le dessiner. Ils s'attardent devant la photo du hibou de la grotte Chauvet, passent et repassent leurs doigts sur ses ailes.

Je prends en notes ce que L veut que j'écrive pour lui. C'est l'histoire d'un papa loup et d'une maman ours. Ils ont des bébés loups et des bébés ours. Mais le papa loup n'est pas content. Il crie. Il part avec ses bébés loups habiter dans une autre maison. Les bébés ours et les bébés loups ne se verront plus. L s'arrête. Je lui demande si c'est tout. Oui, avec un hochement grave de la tête. Oui, c'est tout. Que dire d'autre en effet ? Je n'insiste pas. L et moi restons assis l'un à côté de l'autre, pensifs.

En rentrant chez moi le soir, au calme dans le petit habitacle de ma voiture, je me suis souvent interrogée sur le choix de ce poste qui correspondait si peu à ce que j'aimais faire avec mes élèves. J'aurais pu obtenir bien d'autres postes. Jusqu'au jour où j'ai réalisé que mon inconscient avait guidé mes pas vers la résilience. Mes élèves avaient l'âge qu'aurait eu le bébé que j'avais perdu trois ans auparavant. Être leur « mécresse » m'a réparée, m'a fait tellement de bien. Et j'ai pu me séparer moi aussi.

Martine Toulza

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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