Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Franck Le Cars] Tous les élèves du monde

Une approche internationale de la relation éducative

J’ai rencontré et été marqué par trois groupes d’élèves : les courageux, ceux qui posent les bonnes questions et les experts.
Les courageux élèvent personnellement le professeur par leur parcours de vie exemplaire. Je me souviens de ces lycéens réfugiés avec lesquels je suis toujours en contact vingt ans après, eux dont le projet éducatif, la motivation et la réussite m’ont tellement marqué. D’autres se battaient contre les préjugés, contre leur milieu : j’admire la façon dont ils ont fait triompher leur identité. Parmi ceux qui posent les bonnes questions et qui nous incitent à refonder et faire évoluer notre enseignement, je pense à cet élève de lycée technologique qui m’interpelle un jour en plein cours de géographie : « Ça fait trois semaines que vous nous parlez d’Etat, mais qu’est-ce que c’est, un Etat ? » Enfin, les experts en savent parfois plus que le professeur et peuvent alors faire cours à sa place, contribuant à l’élévation de tous. Quand j’enseignais en classe bilingue, je travaillais avec les natifs sur le modèle de la classe inversée. Pendant le cours, ils devenaient professeurs pour tous, dont l’enseignant. C’est ainsi qu’un élève japonais nous a appris à déconstruire le cliché relatif à la surpopulation asiatique, qui n’est pas vécue comme un souci, contrairement à ce que les Occidentaux imaginent.

On ne commence véritablement à enseigner que lorsqu’on est à l’écoute, que l’on répond à d’authentiques questions qui font sens pour les élèves. L’attitude du prof rhinocéros qui passe son cours en force ne le permet jamais ! Pour obtenir cette ouverture, deux scénarios sont possibles : la spontanéité de la classe ou la stratégie pédagogique. Par exemple, demander à des élèves de poster en anglais des vidéos sur YouTube à propos d’un sujet d’histoire-géographie est à coup sûr générateur d’inattendu. Mes élèves ont pu alors avoir conscience de ce qu’ils m’apportaient. Cela suppose aussi une certaine familiarité acquise au fil des années avec les mêmes jeunes. Quand le professeur devient médiateur, l’élève développe des compétences d’autonomie et de collaboration. Il est important de se laisser instruire par sa maturité et son intelligence. En France, certaines traditions disciplinaires refusent le dogmatisme transmissif et rendent possible l’élévation réciproque. L’enseignant en DNL est nécessairement conduit à considérer les différences de points de vue comme autant de ressources.

Grâce à mon expérience d’enseignant et mes missions actuelles de DAREIC (Délégué académique aux relations européennes et internationales et à la coopération), j’ai côtoyé une quarantaine de systèmes éducatifs, principalement dans l’hémisphère nord. A mon sens, j’ai rencontré ce que j’appelle trois grandes « longitudes scolaires », qui sont en interaction : la zone anglo-saxonne et scandinave, l’aire latine et slave, le territoire asiatique des « Han » (Chine, Corée, Japon). D’un point de vue sémantique, ces zones n’utilisent pas les mêmes termes/concepts pour la liberté (Freedom / liberté(s), le libre arbitre), le savoir, la compréhension ou le contrat social, et ont des organisations sociales différentes. Ces traditions prédisposent plus ou moins l’élève à élever son maître.

L’Ecole de la première zone, qui comprend aussi l’Amérique du Nord, et s’étend jusqu’en Suisse et au nord de l’Italie, s’est construite sur un fond de Réforme protestant. Là se trouvent bien des foyers de pédagogie nouvelle. C’est une école considérée comme une communauté assez libérale, ouverte aux parents et accueillante envers les enfants à besoins particuliers. L’enseignant s’adapte fréquemment à l’élève, à ses envies, à son rythme. Dans ce « système », le professeur, qui est plus attentif à ses classes, a toutes les chances de sortir grandi.

Le deuxième ensemble, qui forme un arc méditerranéen se poursuivant au Maghreb et jusqu’en Russie, puise ses racines dans la tradition scolastique gréco-latine puis chrétienne et épiscopale. Certes, des nuances existent : alors que côté slave la valeur travail est très forte, c’est le goût pour la recherche intellectuelle qui caractérise le versant occidental latin. Néanmoins, il s’agit dans les deux cas de l’héritage de l’Empire romain qui a érigé une Ecole traditionnelle dont le relais historique a été repris par l’Eglise puis l’Etat. La relation y est plus transmissive, entre un professeur doté d’un savoir supérieur et un élève devant tout recevoir de l’éducation. L’élitisme prédomine, malgré un discours égalitaire. La structure scolaire dépend de l’Etat – d’où l’inspection des enseignants, étrangère à la première zone. Dès lors, la tournure descendante de l’enseignement fait à priori obstacle à la réciprocité des apports et il est rare que l’élève soit mis en situation de contribuer à la formation de ses professeurs.

Le territoire des « Han » possède sans doute une des plus vieilles écoles du monde, dont l’influence de Confucius (« maître-Kong-Zi») est déterminante. L’aspect filial et communautaire est très important, l’enfant unique encadré par ses deux parents et quatre grands-parents est pris en charge par une école imbriquée dans la société, au service de laquelle sont conjointement dédiés élèves et enseignants. Les Chinois disent : « Un homme n’est jamais une île. » Si jusqu’à quinze ans le système scolaire chinois est bienveillant, il devient ensuite extrêmement élitiste. Les professeurs travaillent nécessairement en équipe ; les élèves, vêtus d’uniformes, ne sont jamais livrés à eux-mêmes et sont constamment encadrés, en particulier pendant les activités de la récréation. Une telle programmation collective laisse peu de place à l’élévation du maître par le disciple…

Le triangle didactique (savoir-professeur-élève) qui prévaut chez les latins, serait alors plat, isoplèthe, dans la première zone nordique et enserré, confondu, dans un cercle pour les Asiatiques. Cependant, à l’heure des comparaisons internationales, qui sont vécues comme des leviers pour améliorer les systèmes et favorisent leurs influences réciproques, il est difficile d’établir un juste classement.

Aujourd’hui, avec la mondialisation de l’école, plutôt que de comparer et confronter les modèles, il est temps de les relier.

Franck Le Cars (Propos recueillis par F.M.)

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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