Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Christian Belin] Métaphysique de l'enseignement

Rencontre toujours renouvelée et vivifiante, l'enseignement est une ascension partagée par les professeurs et leurs élèves.

A l'université, les enseignants sont nécessairement marqués et influencés par leurs étudiants

Entrer dans une classe représente un défi perpétuel car les étudiants nous obligent sans cesse à entretenir un rapport critique envers le savoir. Nous ne nous situons pas au même niveau de connaissances, mais le professeur n'est pas d'abord quelqu'un qui serait assis sur une chaire pour dispenser un savoir ne varietur. Que transmettre, et comment ? Un enseignant doit toujours se souvenir de ses déficiences et de ses ignorances. Il doit se rappeler, non par fausse humilité, mais comme une évidence, qu'il ne sait rien, ou du moins presque rien, et qu'il doit constamment apprendre pour enseigner, dans une posture qui ressemble à celle de ses élèves. C'est pourquoi il convient de transmettre autrement, en se renouvelant, pour s'adapter à des situations culturelles sans cesse différentes. On demande au professeur, en quelque sorte, un geste d'inculturation ou d'acculturation qui remette en cause les préjugés, les habitudes et les routines.

La situation du professeur confronté à des étudiants s'inscrit dans une nouveauté perpétuelle. Pour éviter une mauvaise vulgarisation des savoirs, qui les trahirait au lieu de les transmettre, il est nécessaire d'actualiser ce qui est enseigné. Sur la scène du cours, le professeur représente le savoir, en un sens très théâtral, dans la mesure où il incarne ce savoir pour un élève auditeur et spectateur. La pédagogie est aussi une merveilleuse dramaturgie. Notre métier étant si proche de celui des acteurs, la qualité de la pièce jouée dépend pour une grande part de l'osmose entretenue avec le public. Dans un amphithéâtre de trois-cents étudiants, le groupe se comporte comme un ensemble hétéroclite et néanmoins étrangement unifié. Cette influence mystérieuse de l'auditoire relève de l'intuition mais aussi de l'observation. Un professeur enseigne par la bouche, mais aussi par les oreilles et par les yeux ! Par ailleurs, pour interpréter un texte littéraire, par exemple, il est indispensable de faire siennes les questions implicites que portent les étudiants. Comme l'écrit Saint Augustin dans De Magistro, tout disciple porte en lui un maître intérieur qui le guide vers la connaissance. Autrement dit, un élève porte en lui un autre professeur ; il peut et il doit devenir lui-même son propre professeur. Dans cette perspective, même les faiblesses d'un étudiant jouent un rôle très positif, dans la mesure où elles obligent le professeur à fournir un effort accru d'herméneutique, dans toutes les démarches d'élucidation du savoir. Les auditeurs les plus fragiles nous poussent à devenir de meilleurs acrobates de la parole, à la manière des aèdes ou des rhapsodes.

L'élévation suscitée par ce public constitue enfin une saine provocation pour le maître. Les étudiants nous enseignent quelque chose en nous renvoyant aux difficultés et aux ambiguïtés de toute prise de parole. Leur seule présence constitue par elle-même une interrogation lancée, parfois sous le mode de la résistance, à ce qui est reçu. Et le retournement de ce qui est parfois un refus d'apprentissage en adhésion provoque une double joie : celle de la transfiguration de l'élève et celle du professeur vainqueur de l'obstacle. L'acte d'enseigner n'est pas unilatéral lorsqu'il invite à inverser le point de vue et à se mettre à la place de l'élève, dans une expérience de dédoublement non schizophrénique, conduisant à une maïeutique inversée : ce sont eux qui nous accouchent ! Dans l'histoire de l'éducation chrétienne, plusieurs témoignages illustrent un tel point de vue. Le prologue de la Règle de saint Benoit précise qu'il s'agit de fonder en tout monastère une école spirituelle ; dans cette schola (et les écoles monastiques du Moyen-âge ont donné naissance aux universités), les moines sont ainsi avant tout des élèves spirituels. On songe également à la pédagogie mise en place dans les collèges jésuites, qui mettait au premier plan la personnalité de chaque élève et qui accordait tant d'importance à la pratique théâtrale. Dans les écoles de Port royal, enfin, au XVIIe siècle, les élèves étaient étroitement associés au cours, peut-être en raison de la doctrine augustinienne du Maître intérieur. Contrairement aux idées reçues, cet enseignement chrétien misait beaucoup sur la confiance réciproque. Au 19e siècle, Don Bosco sera l'héritier de cette tradition mettant en valeur la personne de l'élève. N'existerait-il pas une sorte de métaphysique de l'enseignement, chrétienne ou laïque, et cela à tous les niveaux, de l'école à l'université ?

Christian BELIN
Professeur de Littérature
Institut de recherche sur la Renaissance, l'âge Classique et les Lumières
(IRCL, UMR 5186 du CNRS)
Université Paul Valéry - Montpellier

(Propos recueillis par Frédéric Miquel)

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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