Ces élèves (qui) nous élèvent

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[Aline Espana-Proulx] Sur les rails

Une professeur néo-titulaire rencontre dans un train une collègue et elles échangent sur leurs expériences.

2002. Un été caniculaire en Lorraine. Première affectation dans une région inconnue, loin de ma famille. Mes élèves de 2nde m’en avaient fait voir de toutes les couleurs : « Elle a un drôle d’accent, la prof, on ne la comprend pas ! »
Je finissais l’année ébranlée, en plein doutes sur ma vocation, sur cette mission que je pensais mienne. Je repassais en boucle mon inspection que j’estimais ratée, vaincue.
Je redescendais enfin dans le Sud, épuisée. Après le tortillard qui m’avait accompagnée de Remiremont à Nancy, je filais à présent vers Avignon.

« Bonjour.

La passagère à côté de moi me souriait gentiment, me sortant de mes pensées moroses. Je lui rendis son sourire. Elle me rappelait quelqu’un mais qui ?

- Vous êtes prof ? Me demanda-t-elle en désignant le document que je tenais dans mes mains, ma nouvelle affectation.
- Oui. Enfin… c’est ce que j’essaie d’être. Mais ce n’est pas l’impression qu’a eue ma tutrice, ni mon inspecteur, ni cet élève de 2nde qui a joué à faire des paniers avec des boules de papier dans la capuche de son camarade pendant une visite…

Les yeux de la passagère, visiblement amusée, pétillèrent.

- Ça me rappelle des souvenirs ! J’ai vécu des choses très similaires, il y a une vingtaine d’années. Je suis prof, moi aussi.

Le silence se fit. Je retournai sombrement à mes ruminations.

- Ne sois pas si découragée.
- Je ne suis pas découragée. Je me dis juste que je devrais peut-être élever des chèvres dans le Larzac… Ce serait plus simple.
- Oh, ce n’est pas si sûr ! Et puis, tu en sortirais moins grandie.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Tout ce qui t’affecte ou te contrarie aujourd’hui n’est pas forcément négatif. Il te faut bien apprendre le métier.
- Autant que ce soit dans la culpabilité et l’amertume !

Devant ma mine renfrognée, ma compagne de route éclata de rire.

- Oh la la, comme j’étais butée !

Je la regardai interloquée. Elle éluda sa remarque d’un geste de la main et attacha ses longs cheveux lisses en un geste qui m’était étrangement familier. Elle remonta ses lunettes de soleil.

- Ce sont nos élèves qui nous rendent fiers de nous. On évolue tout au long de notre carrière et heureusement ! Sinon, quel ennui ce serait ! Nos élèves ne font pas que passer comme une averse. Tiens, il y a cet ancien élève de 3ème d’insertion qui semblait se moquer de tes cours et qui, dix ans plus tard, sera tout fier de te faire les honneurs de son beau camion rempli de tissus. Son « entreprise » qui assurait sa réussite. Il y a ces classes entières que tu auras embarquées dans des projets fous de théâtre ou de comédie musicale et qui apprendront des pages et des pages de textes, même ce petit, là, duquel tout le monde disait qu’on ne pouvait rien en faire. Ces élèves t’en parleront des années après. Il y a ces élèves fragiles, timides, parfois un peu abîmés qui te feront le cadeau de s’exprimer en public, de participer à un concours d’écriture, de s’engager auprès d’une cause sous ton impulsion. Il y a cette jeune fille qui t’enverra chaque année un mot de remerciement parce que tu l’as aidée à intégrer une école d’arts ou ce jeune qui va t’envoyer un mail pour que tu l’aides dans son projet humanitaire d’alphabétisation en Asie. Il y a cette toute petite en 5ème qui n’aura jamais commencé un cours sans te faire un gros câlin même si ce n’est pas très pédagogique, juste parce que tu sais qu’elle a besoin de ce geste rassurant pour démarrer… Et il y a tous ceux qui disent aujourd’hui qu’ils n’aimaient pas lire ou écrire « avant »…
- Whaow, ça fait très anecdotes de vieux loup de mer !
- Peut-être. Mais c’est notre carburant. Ces élèves et tous les autres en fait, chacun à leur mesure, vont compter. Même les gros pénibles. Même ce balourd qui a fait des paniers durant ton inspection. Demande-toi pourquoi il a agi comme ça et s’il y a un moyen de l’éviter. Ces élèves changeront tout pour toi. Ils te donneront leur confiance, te feront part de leurs peines, de leurs joies, de leurs inquiétudes, sans filtre. Et toi, tu ne compteras pas tes heures parce que ce sera important pour toi et que tu sais que c’est important pour eux. Ils t’apprendront à te dépasser, à toujours y croire un peu. Ils t’apprendront à être responsable, à dédramatiser, à sortir des sentiers battus, à passer outre la fatigue ou le découragement. Ils te feront rire, beaucoup, pleurer parfois et même si ce n’est pas dans les IO, tu aimeras ça et tu les aimeras, eux. Ils feront de toi quelqu’un qui ne sera ni anodin, ni ordinaire, quelqu’un d’utile. Et je t’assure que tu finiras par t’amuser plus que tu n’auras l’impression de travailler.
- Mais bien sûr ! C’est follement amusant !

La passagère éclata de rire.

- On en reparle dans vingt ans ! Mais je crois que tu peux vraiment me faire confiance. Le feu sacré, l’enthousiasme, l’envie, ça ne s’apprend pas dans les livres. Et pour l’instant, tout ce que tu sais, tu l’as appris dans les livres. Il n’y a pas que les programmes, ça, non… Un conseil : laisse-les t’apprendre le métier. »

La femme se leva alors. Le train arrivait en gare de Beaucaire. Sur le quai, un homme et deux petits garçons l’attendaient. C’est quand je la vis descendre que je me dis encore qu’elle me rappelait quelqu’un que je connaissais bien. Elle me semblait si posée, si sereine, si souriante. Elle se tourna vers moi et ôta ses lunettes de soleil pour me faire un petit signe de la main. Elle tenait un trousseau de clés avec un porte-clé à l’effigie des California, un groupe pas très connu que je suivais quand j’étais plus jeune. J’avais le même porte-clé. Décidément, elle me disait quelque chose, cette femme. Je relus le rapport de l’inspecteur et m’attardai cette fois sur une phrase que j’avais éludée : « Mlle E. peut et doit se faire confiance ».

Elle n’avait peut-être pas tort, cette prof…

Aline Espana-Proulx

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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