ECRI'20

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[Franck Le Cars] Sidération

Quand le coeur atteint son point de rupture, la vie ne tient qu'à un discret battement et s'ouvre un regard nouveaux.

Sidération

En juillet le cœur lâche.
Sobre comptabilité :
46 ans, trop jeune.
3 enfants, trop jeunes.

Trop de travail ou de stress peut être, la génétique ou l’hérédité, la fête, la bouffe, la bière et le vin, les tartes au citron, les insomnies, les peines de cœur, même la parodontite ou le manque de chance... les 12 poignards de l’Orient express.
Je suis entré dans le temps des regrets. Une vie remplie, mais la liste des oublis donne une proportion injuste aux ratés...Les rdv manqués surpassent les belles rencontres. Bref moment de grand abattement, privatif de battement.

La vie est différente quand elle franchit par inadvertance et la douleur d’un coup dans la poitrine, poignardée de l’intérieur, le point d’équilibre entre ce que je pense avoir vécu et ce que je crois qu’il reste à vivre...
J’attends que ce mauvais temps s’arrête. Que ce cœur groggy s’allège un peu, que les douleurs passent et que son battement retrouve le souffle sourd d’un filet d’eau souterrain.

"Discrète sidération du cœur" en belles lettres comme ces messages courts et incompréhensibles, formules idiotes des gâteaux de la fortune. Un bol de perles pour cathariser ce sort, dérisoire gobelet en plastoc de 20 pilules multicolores à avaler contre ce mauvais sang, et je continuerai à aimer et à marcher porté par mes deux jambes : la coriace et la candide.
Le cœur est bricolé, de la rafistole sur un modèle vintage, plus par style. C’est cheap : deux stents, deux doses de thallium. Il n’est plus là pour la performance.

C’est le regard qui est changé. Je me réveille le matin avec mes yeux soudainement presbytes, l’horizon raccourci. Tout détail est scruté avec attention, la faible rotation de grue par la fenêtre, l’ombre au mur, les tâches sur les mains et les bras : le brun du temps, le bleu du bloc ; les traits des dessins des enfants, les consignes pour se laver... Se laver est devenu compliqué. On peut se laver en quatre étapes avec du savon doux, on ne se débarrasse pas de l’odeur de l’hôpital. Une chambre de gériatrie, c’est un lit d’hôtel dans une chambre froide ; ça pue la mort, les tripes tièdes après l’abattage, le rance tartiné d’iode. Dès la première nuit, l’ouïe est aiguisée. Je repère avec une attention inédite le cliquettement des poignées, le pas de l’infirmier… Frappé brutalement et précipité au fond d’un gouffre, dans le silence absolu du monde des ténèbres, dans ce noir, je guette le moindre signe de secours, enfin attentif aux seules irrégularités des battements du cœur.

Montpellier 24 juillet 2019

Franck Le Cars

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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