ECRI'20

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[GIGLIO Marianne] Au fil d'un songe

Texte inspiré par le sujet de l'épreuve

C'est dans la chaleur de l' été que ses yeux s'ouvrent. Qu'a t-elle pu faire si ce n'est dormir, dormir dans la chaleur écrasante de l'été, en plein jour comme offerte au soleil. Les arbre ne bougent plus, écrasés sous le poids de la lumière, le soleil comme une arme tranchante qui tournoie, envoie des moulinets de poisons brûlants, dégaine des rayons qui dégoulinent comme du sang. De la sève monte des arbres, les chants des cigales sifflent du plomb. Tout est mort dans cet après-midi du mois d'août. N'est ce pas lui qu'elle aperçoit tout à coup, dans une rue sombre comme la pluie? Mais, il ne la reconnaît pas. N'est-ce pas lui le jeune homme qui passe comme une ombre devant elle? C'est qu'elle s'égosille à l'appeler tandis qu'elle serre les poings, ses mains ne se referment-elles pas sur ses draps, tandis que la bouche est béante, toute asséchée de mots. C'est qu'elle ne parvient pas à émettre le moindre bruit, sa respiration souffle dans sa gorge des sifflements qui se cognent dedans, sans elle. Il est là devant elle, grand, plus les jambes frêles d'un enfant mais de longues jambes ancrées dans une terre rouge. Il est là et il la regarde. Sans la reconnaître, il la dévisage, il ne la reconnaît pas. Dans une traînée de poussière, il avance, sans elle, il avance, il la regarde et ses yeux se posent sur elle puis s'en vont. Elle l'appelle et ses mots se perdent dans la poussière. Il fait chaud et la chaleur assèche sa gorge, fait pénétrer une lumière de craie dans ses veines, les sons sortent informes. Est-ce que j'existe, est-ce que je suis là, est-ce que je suis folle, dis-moi que je j'existe, dis-moi que tu es... Les draps absorbent la sueur, fragmentent la lumière, c'est qu'elle se sent malade de toute cette chaleur , de le voir passer, des mots qui ne viennent pas, de cette lumière qui la paralyse en même temps. De toute cette mer de temps étendue et figée, de ces moments qui ne passent pas, de ces secondes qui se délitent, de ses gestes qui se sclérosent. Combien de temps va t-elle rester à voir tout se coaguler et la même scène se répéter sans fin. Et sa langue se colle au palais, c'est le même rêve qu'elle déglutit dans la monotonie mauve de l'été, sans un brin d'air. Et elle ne sait si elle dort ou si elle rêve accrochant les draps au passage de ses mains moites comme elle épingle son regard au plafond, happe l'odeur de cade du songe. Pourquoi ne me voit-il pas? Pourquoi? C'est qu'elle avance et le sol se met à trembler et tandis qu'elle trébuche, s'affaiblit, se relève, il la regarde toujours. Tu ne cesseras donc jamais de me voir? Tu ne pourras donc jamais cesser de me voir, d'ouvrir tes yeux sur moi? Comme si ses yeux fouillaient son corps, une part de lui-même secrète, comme si elle savait tout ce qu'il ne sait pas, comme si elle était un mystère et un bouclier, un temple d'airain, un avion sans ailes, une racine dans la terre, comme si ce regard la devançait, aspirant sa force et son énergie mais aussi l'entraînant bien au-delà d'elle-même vers des ressources inconnues, des endroits improbables, des lagunes bleues dans des abysses insondables, la suspendant au-dessus des choses. Comme si ce regard devenait le sien, la main tendue incontournable et organique. Quand cesseras-tu de me voir? La lumière pleut sur ses yeux, très mauve, très dure, les traits se tendent autour des yeux, des gouttes perlent autour du front, les rides froissent ce visage, et le regard s'évanouit en tâche noire.

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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