ECRI'20

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[MIQUEL Frédéric] L'homme Bucarest

Un guide de voyage onirique, une rencontre multiple, complexe, en strates. Bucurie signifie "joie". La rencontrer relève de l'énigme - tout comme l'Homme-Bucarest

Je désirais depuis longtemps rencontrer mon rêve roumain. La joie –  Bucurie – me portait vers lui, que je ne connaissais qu’à travers des portraits convenus. Alors je le découvris un jour et une nuit. C’est vrai qu’il était bien terne, contrairement à ses voisins d’Europe orientale : un homme nivelé, aux reliefs table-rasés, dont la personnalité propre avait été remplacée par des signes extérieurs de conformité. Comme ailleurs, les murs gris des façades lézardées ou restaurées lui donnaient l’aspect d’un palimpseste inachevé. On échangea quelques banalités, confortables et pas désagréables, qui ne livraient de lui que des discours empruntés au passé des Europes. Il me présenta ses styles monumentaux, imitant les architectures néo-classiques et néo-communistes. Il avait les visages carte-postalisés de Paris, de Moscou, de partout. Ses cheveux sombres, que les femmes teignaient parfois, couvraient une peau pâle, que quelques Roms errants – à défaut des chiens annoncés – fonçaient parfois, jamais les immigrés d’Afrique ni les investisseurs du monde arabe, absents de la cité. 

Au fil des heures, cependant, il me fit entrevoir sa vigueur. Pas celle des jardins publics ni des faubourgs nonchalants, du vert plaqué sur la neutralité urbaine, encore moins celle des pubs vomis dans les ruelles du Lipscani médiéval : les répliques de Londres n’ont rien pour me séduire et l’homme que l’on me disait francophile s’était révélé seulement anglophone, avec pour Tamise un canal immobile où stagnaient quelques enchevêtrements d’algues et de bouteilles. Je m’étais approché de lui. Je m’arrêtai pour observer ce qu’il me cachait peut-être. L’homme – Bucarest devint alors saillant. Une forêt folle monta à l’assaut du palais mort du dictateur dont le tour m’avait épuisé. L’anarchie des touffes végétales en envahissait les abords fantastiques. Pour la nuit européenne des musées, en foule il se pressa le long des rues, jusque fort tard, grisé par l’attente et le partage. Quelques heures plus tôt, il s’était massé au marché Obor pour rencontrer, entre les barres d’immeubles, ses racines rurales toujours vives : le voilà enfin diapré, ses étals colorés, ses voix multiples, et ses regards tous différents. Parlerais-je d’authenticité ? 

Mis en confiance, il m’invita à demeurer chez lui. Dès qu’il m’eut ouvert ses portes, je fus saisi par les statues. Il y en avait dans toutes les pièces. Rien à voir avec celles qui paradaient au centre des places pour exhiber d’accablantes grandeurs et se retrouvaient parfois, au petit matin, le nez rougi ou une main tendue vers le ciel à présent affublée d’un sac plastique qu’un facétieux noctambule avait noué. Dans sa maison, elles étaient toutes en métal. Des barbelés déchirés par une pointe blanche, un corps assis découpé par l’Histoire, un violon vertical dont chaque aile se détachait de l’axe central et, apothéose du mouvement consubstantiel à la fixité silencieuse de l’art, un groupe de musiciens monumentaux et aériens dont la ferveur inouïe redonnait l’être à tout, même aux croix pétrifiées, ces stigmates coagulés de la Révolution devant lesquels je m’étais plus longuement arrêté. 

Alors, lentement, il me révéla son âme, qui palpitait derrière d’innombrables portes étroites. C’était en vérité bouleversant de pénétrer dans l’infini de si petites chapelles circulaires dépourvues de chaises, où il pouvait se tenir debout et prier pendant des heures, rarement seul. Son peuple iconodoule avait spiritualisé les couleurs et les formes, doré et cramoisi les surfaces, parfumé l’air de son encens et des repas partagés sur la grande table, tissé l’espace liturgique de l’orient des chants et des gestes. J’étais là, aussi, qui attendais depuis si longtemps. Je venais de rencontrer la joie profonde de l’Homme-Bucarest.

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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