Textes officiels et de réflexion

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Education à l'environnement et développement durable en géographie

Parce qu’elles ont investi le champs d’autres disciplines, parce que l’opinion publique et le politique les utilisent abondamment, il est nécessaire de préciser les notions d’environnement et de développement durable vues du côté de la géographie.


Environnement

P. GEORGE : « Toutes les formes de rapport réciproques entre les groupes humains et leur domaine spatial »

Y. VEYRET : « L’environnement, c’est le milieu aménagé » par les sociétés, à une époque donnée

La définition géographique est donc très large. Si on prend la définition de P. George, toute étude géographique est une étude environnementale et les deux mots peuvent se superposer. De ce point de vue, la géographie urbaine, l’étude d’organisation spatiale urbaine, où les données physico-chimiques et biologiques n’apparaissent pas, reste une étude d’environnement.

La définition d’Yvette VEYRET est plus restrictive puisqu’elle envisage les relations réciproques entretenues par les sociétés qui aménagent et organisent, avec les données physiques, chimiques, biologiques de leur espace.

L’approche qui est toujours privilégiée est donc celle de la géographie comme science sociale : l’environnement est toujours pensé dans le cadre des sociétés qui organisent ou aménagent, consciemment ou inconsciemment, leur territoire. C’est ce qui fait la particularité de l’approche géographique : l’environnement n’est jamais abordé comme un espace « naturel ». En effet, ce dernier n’existe plus et l’homme n’est jamais envisagé comme un « gêneur » qu’on cherche à éliminer de l’analyse pour se recentrer sur les problématiques physico-chimo-biologiques, ce qui a pu être l’attitude des naturalistes. En revanche, la posture de la géographie comme science sociale suppose que les sociétés produisent de l’espace (comme elles produisent des religions, des langues, du politique...) et qu’étudier l’espace sans les sociétés n’a pas de sens.

Cette réflexion doit nous permettre d’éviter 3 écueils :

Une approche déterministe : le milieu détermine et explique toutes les actions des sociétés. Aujourd’hui en géographie, c’est donc bien une étude des interactions qui est privilégiée, dans le cadre d’une science sociale, et les données naturelles ne sont convoquées que lorsqu’il y en a besoin.
Une approche de géographie physique : la distinction géographie physique/géographie humaine n’a plus de sens dans les programmes actuels, parce que la géographie s’est positionnée comme une science sociale et parce qu’elle s’intéresse aux interactions. Une étude de géographie ou d’environnement qui commencerait par présenter le « cadre », une sorte de préalable incontournable, comme le faisait les études de géographie autrefois, n’a pas plus de sens.

L’inverse est aussi valable : exclure systématiquement les données naturelles sous prétexte que la géographie s’intéresse aux sociétés ou que l’espace doit être envisagé comme une donnée générale à laquelle on ôte toute particularité, conduit à une impasse, au moins pour la géographie enseignée en collège et en lycée.

Néanmoins, si toute géographie est étude de l’environnement, il vaut mieux distinguer le concept d’environnement, qui sous-tend la plupart des programmes de collège et de lycée, et l’éducation à l’environnement, que l’on réservera à quelques points particulièrement appropriés du programme de géographie. quand les rapports entre sociétés et données physico-chimico-biologiques (« le milieu » ou le « géosystème » de Georges Bertrand) peuvent s’analyser clairement avec des enjeux forts.

Quels sont les thèmes particulièrement concernés ?

la gestion des ressources par les sociétés : on sait que la notion de ressource est relative aux sociétés et à l’époque envisagée. C’est donc bien une notion à manipuler avec beaucoup de précaution, toujours en montrant que les ressources ne sont pas des données mais des constructions des sociétés en relation avec des phénomènes naturels, les exigences économiques, les besoins sociaux ou les conceptions culturelles. Elles s’envisagent en termes de réserves, d’accès, de géopolitique, d’enjeux, d’acteurs, de flux, d’impact sur l’environnement, d’impacts sur l’organisation des espaces ...
les contraintes, (notion tout aussi relative que celle de ressource, qui varie selon les sociétés et les époques) et les aménagements associés, en envisageant : les rétroactions, les changements d’échelle, la globalité des contraintes qui sont souvent pensées comme naturelles mais qui peuvent être aussi culturelles, économiques, sociales,...

Les risques : naturels (mais qui dépendent du vécu ou du ressenti des sociétés), technologiques, en intégrant les différentes échelles et les rétroactions ; on peut alors envisager les acteurs, les enjeux, les conflits, les aménagements, les seuils (réversibilité / irréversibilité)

On voit bien que dans tous les programmes, la notion d’environnement est présente ; cependant certains d’entre eux lui laissent une place considérable (par exemple le programme de seconde ou de 6ème) alors que d’autres ne provoquent que des rencontres ponctuelles (par exemple le programme de 5ème ou de troisième).

Si ces études supposent de bien connaître le fonctionnement du géosystème à toutes les échelles, les naturalistes sont mieux à même que les géographes de les appréhender (comme le montre le passage aux SVT de la tectonique des plaques, de la climatologie, de la géologie, du cycle de l’eau...). Cependant le géographe ne doit pas les ignorer et doit être capable d’énoncer quelques grands principes ou grands thèmes.

La spécificité de l’approche géographique réside dans la capacité à spatialiser tous les phénomènes et les études qui leur sont liées. Nous répondons aux questions :
 où ?,
 pourquoi là (et pas ailleurs) ?,
 comment « ça » s’organise dans l’espace ?

La spatialisation des phénomènes, la capacité à penser plusieurs échelles doivent être la marque de la pensée géographique.

En revanche, nous devons veiller à nous démarquer :

à nous démarquer de l’écologie : un courant de l’écologie inclut l’homme comme élément de l’écosystème si bien que cette écologie là est très proche de la géographie. Cependant l’écologie ne prend pas en compte l’épaisseur historique de l’environnement, alors que la géographie inclut le temps des sociétés. Un autre courant de l’écologie se limite à l’étude des chaînes trophiques et de la circulation des flux dans les écosystèmes, tendant ainsi à éliminer l’homme des analyses. Ce deuxième courant est alors très éloigné de la géographie.

à nous démarquer des mouvements écologiques ou écologistes ayant adopté une posture strictement « préservatrice » : il s’agit pour eux de préserver une « nature naturelle », qui n’existe pas et dont on ne voit pas bien quel serait le « moment initial » ou « point zéro », qu’il faudrait prendre comme référence (avant le XXe siècle ? Avant la révolution industrielle ? Avant l’invention de l’agriculture ? Au lendemain de la dernière grande glaciation ? À l’ère tertiaire ? À moins qu’il s’agisse d’un culte voué à « l’avant »). Souvent cette optique débouche sur une conception catastrophiste des actions de l’homme. Toute initiative ou aménagement serait forcément destructeur, attaque, détérioration. C’est absurde ; c’est une conception qui s’oppose à la recherche du bien-être de l’homme, qui ne repose sur aucun fondement scientifique et privilégie systématiquement le principe aux dépens de l’analyse. Notre réflexion doit porter sur la question des seuils (réversibilité/irréversibilité), dont les SVT et la physique parlent mieux que nous, mais aussi aborder les notions d’enjeux, de conflits, de coûts, de risques, d’aménagements, d’acteurs, d’organisation de l’espace qui constituent nos spécificités.
à ne pas faire de l’éducation à l’environnement, une morale. Si nous enseignons bien des valeurs, celles de la démocratie et de la République, si notre objectif est bien d’éviter une utilisation irraisonnée et « irraisonnable » de l’espace, nous ne devons pas réduire la présentation des problèmes du monde contemporain à un débat entre bien et mal. En revanche, nous devons préparer les élèves à la citoyenneté c’est-à-dire que nous devons leur proposer une éducation au choix. Il faut leur présenter la complexité des situations, la profondeur des enjeux, la diversité des point de vue parmi les acteurs, de façon à permettre un choix d’adulte. En aucun cas l’éducation ne peut se concevoir sur le modèle de la mobilisation idéologique de type maoïste.

La diversité des approches et des conceptions est très bien résumée par Yvette VEYRET dans un numéro d’Historiens-Géographes (juillet 2004, n° 387) qui rappelle que l’environnement est 
 un donné (le géosystème),
 un produit (l’homme en société avec son histoire),
 un perçu (selon le groupe social, la culture, l’individu... )

On voit donc qu’il est fondamental de tenir deux positions à la fois :
la position du géographe qui montrera les implications spatiales des phénomènes,

l’approche pluridisciplinaire qui montrera la multiplicité des point de vue et la complexité. Dans un travail pluridisciplinaire, il convient d’abord de ne pas perdre son âme (celle du géographe), puis d’écouter les autres afin d’articuler sa pensée avec celle des autres disciplines.

Un exemple, l’étude des risques sismiques : le professeur de SVT s’intéressera à l’aléa sismique, à la tectonique des plaques, aux failles, à la magnitude, aux prévisions ; le professeur d’histoire s’attachera aux manifestations passées, à leurs conséquences sociales dans l’histoire ; le professeur de SES observera comment les sociétés intègrent les prévisions du risque sismique dans les coûts, dans les politiques économiques, comment les catastrophes sismiques peuvent modifier les situations ou les mécanismes économiques ; le professeur de géographie s’intéressera à la vulnérabilité d’un espace, à la perception et au vécu du risque, aux acteurs de la gestion du risque, aux aménagements liés à la précaution, à la gestion de la crise, aux aspects spatiaux de la reconstruction.


Développement durable

Si on replace la notion de développement durable dans l’histoire des idéologies, on perçoit bien tout d’abord une phase d’exaltation de la maîtrise de la nature par l’homme. Grâce à son savoir scientifique et technique, l’homme maître de la nature dangereuse (tremblements de terre ou autres catastrophes...) assurera sa marche inévitable vers le progrès et le bonheur. Cette idéologie s’impose à partir du XVIIIe siècle, pour triompher au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle. Luc FERRY parle pour cette époque, d’un optimisme de la science et d’un pessimisme de la nature. Un renversement s’observe dans la deuxième moitié du XXe siècle, puisque la maîtrise de la nature par les sciences et les techniques est envisagée avec effroi. Le mythe de la dépossession s’empare de l’homme du XXe siècle, la science échappe à son créateur, comme le monstre à Frankenstein, laissant place à l’inquiétude face à toutes sortes de risques.

C’est dans ce contexte qu’apparaît et se développe la notion de développement durable. Simultanément des mouvements écologistes prennent de l’importance, contraignant les décideurs nationaux ou internationaux à intégrer leurs préoccupations environnementales dans les discours ou les actions.

Ainsi au premier sommet de la Terre, à Stockholm, en 1972, on parle de « d’éco-développement » qui insiste sur trois points : l’autonomie des décisions, la prise en charge équitable des besoins de tous les hommes, la prudence écologique. Le rapport BRUNTLAND (1987) destiné à préparer le sommet de Rio, et le sommet en question, imposent la notion de développement durable défini ainsi : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». C’est aujourd’hui la définition la plus utilisée. Elle est progressivement complétée par l’idée que le développement durable devait intégrer plusieurs dimensions et répondre aux exigences suivantes : être économiquement rentable, socialement équitable et écologiquement viable. On peut y ajouter deux autres dimensions : intégrer plusieurs échelles d’espace et plusieurs échelles de temps.

Ainsi, peut être caractérisé comme relevant du développement durable, tout projet ou toute réflexion qui intègre les dimensions économique, sociale (dans lequel on placera aussi l’éthique et le culturel) et environnementale et les échelles spatiales et temporelles. Penser un phénomène dans une perspective de développement durable, c’est donc penser la complexité.

Si l’on veut schématiser, on peut dire que la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont pensé la société en privilégiant la dimension économique (la valeur de l’homme c’est sa réussite économique, le libéralisme en fournit le cadre idéologique et juridique). La fin du XIXe et le début du XXe ont imposé, grâce aux luttes sociales et politiques (repos hebdomadaire, congés payés, journée de 8 heures, interdiction du travail des enfants...) , que la dimension sociale devienne un élément incontournable de toutes les évolutions de la société : toute action économique doit donc comporter un volet social. La fin du XXe impose d’y ajouter la dimension environnementale : une action ou une réflexion qui soulignerait l’intérêt économique, la dimension sociale et négligerait les exigences environnementales serait jugée dangereuse ou incomplète, et ne pourrait prétendre à l’appellation « développement durable ». On notera au passage que si tout projet de développement durable comporte nécessairement une dimension environnementale, c’est donc sans doute un pléonasme que de parler « d’éducation à l’environnement pour un développement durable » : les deux derniers mots suffisent.

La géographie scolaire doit examiner avec prudence cette notion.

L’opposition, au moins apparente, entre le développement, qui implique une dynamique, et le durable, qui induit une statique, permet des interprétations très variées de la notion. Aujourd’hui le durable est devenu un slogan commercial et politique : pour les élus tout doit être durable, en particulier leur réélection, pour les marchands c’est la consommation qui doit être durable garantissant alors le bonheur durable.

Pour les géographes, les faits géographiques s’inscrivent dans une histoire et s’appréhendent à travers des dynamiques : la notion de durabilité ne peut donc être que relative. Les techniques sont elles mêmes « durables » pour une société donnée, à une époque donnée, en fonction d’une ressource donnée : à ce titre l’énergie nucléaire est au début des années 80 une énergie incomparablement plus durable que l’énergie pétrolière ; et les coûts (économiques, environnementaux) comparatifs ne penchent-ils pas encore en sa faveur aujourd’hui ? Il y aurait donc une confusion entre durabilité et permanence. Les chênes plantés par Colbert pour la marine, relevaient d’une conception durable, mais profitent aujourd’hui à l’activité touristique.
Pour beaucoup, la notion de développement durable, derrière les bons sentiments, cachent un concept néo-colonial : les sociétés du Nord, après s’être assurées un niveau de développement et de confort très élevé, cherchent à figer les inégalités derrière ces mots, afin de ne pas remettre en question leur domination sur les pays du Sud. En effet si ces derniers cherchaient à atteindre notre niveau de développement, avec notre mode de consommation, la Terre serait dévastée en quelques années. Paradoxalement, la notion de développement durable ne serait donc qu’un moyen de maintenir les pays du Sud dans la pauvreté pour éviter de remettre en cause nos choix de développement. Quand on parle d’assurer le développement de générations futures, il faut aussi préciser de quelles générations il s’agit : celles du monde occidental ou celles de la planète ? Quand on évoque les besoins d’une société, il faut aussi préciser lesquels : fondamentaux (à définir), superflus ?
On retrouve d’ailleurs souvent chez les tenants du développement durable, la même distinction que pour l’environnement : ceux qui ont du développement durable une conception « éco-centrée » (protéger la nature au nom de principes moraux, scientifiques) et ceux qui en ont une conception « anthropo-centrée » visant à une gestion raisonnable et raisonnée du territoire, intégrant les seuils de réversibilité / irréversibilité.

Ces critiques nous conduisent-elles à ne pas prendre en compte cette notion dans notre enseignement ? Au delà de l’obligation institutionnelle qui s’impose à nous, on peut formuler quelques propositions pour enseigner le développement durable.

On peut considérer que l’éducation à l’environnement vers un développement durable est une façon d’approcher la complexité. Comme on l’a dit, elle repose sur 5 piliers : l’économique, le social, l’environnemental, la pluralité des échelles spatiales et temporelles. Toute approche d’un phénomène dans une perspective d’éducation à l’environnement vers un développement durable doit montrer que ces cinq dimensions sont envisagées dans une même étude. L’approche systémique est donc une caractéristique majeure de cette éducation. De même, le traitement pluridisciplinaire d’une question participe de l’appréhension par le complexe et s’inscrit donc bien dans l’éducation à l’environnement vers un développement durable (à condition que les cinq piliers évoqués ci-dessus y soient présents).

Mais il y aussi une façon disciplinaire d’aborder la question, en privilégiant le traitement spatial des phénomènes tout en embrassant les 5 piliers de l’EEDD. L’économique, le social et l’environnemental peuvent être envisagés dans leur dimension spatiale : où cela se passe-t-il ? quelle diffusion dans l’espace ? pourquoi là et pas ailleurs ? comment cela s’organise-t-il dans l’espace ? Milieu, espace, territoire, environnement, aménagements, organisation de l’espace, acteurs de l’espace restent les concepts majeurs.
L’éducation à l’environnement vers un développement durable ne doit pas devenir un « catéchisme écologique » ou un dressage. De même que l’éducation civique vise à construire une capacité de jugement chez les élèves, préparant ainsi des citoyens intelligents et libres, l’éducation à l’environnement vers un développement durable doit éduquer des citoyens à penser la complexité du monde, en les laissant libres de faire les choix qu’ils jugeront les plus appropriés pour concilier démocratie, justice sociale, progrès économique et gestion raisonnée des territoires.

Philippe Guizard,
I.P.R. d’histoire et géographie
responsable acdémique EEDD

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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