Intempéries dans le Gard : point de situation

Le département du Gard a été touché depuis le 14 septembre par un épisode météorologique exceptionnel.

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ECRI'20

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[Béatrice Alonso] ETRE HUMAIN

Les exilé.e.s sont les premier.e.s à dire à quel point les êtres humains sont fragils, vincibles, vulnérables et mortel.le.

Être humain

Nous nous tassons, taisons, faisons nuit. Nous nous effaçons, évanoui.e.s au monde, disparaissons. Dans l'encoignure, petits, petites, sombres, étranges. Dos voûtés. Frappé.e.s par la foudre, enseveli.e.s en nous-mêmes. Nos yeux sont dépourvus de paupières, ôtées par le sel, le trop froid, le trop chaud, le trop humide, le trop sec, arrachées par des veillées obstinées aux angles des avenues, trop lumineuses, trop lointaines, échoué.e.s dans la marge où se tirent les traits.

Nous passons, oiseaux silencieux.

Mensonges nocturnes, inopérants.
Nous ne renoncerons pas.
Notre voyage est sans destination.

A la porte oblique (qu'il faut franchir), entre deux pans de murs tombés, chaque pierre est atomisée, détachée du noyau, excavée du silence mitan, immanent, manant menant des grappes de maisons folles, exaspérées, penchées dans cet axe détruit. Nous avançons dans la peur, pourtant condamné.e.s (la mort marche), dévasté.e.s, comme si nous étions les oublié.e.s d'une fête qui n'eut pas lieu, une fête pas même imaginaire, pas même rêvée, une fête froide, ou plutôt refroidie (on oublie le dur soleil qui fond tout, le dur soleil radiographié, le soleil érectile qui brûle la rétine, mon iris en est encore meurtri, on oublie ce soleil mou qui tombe à l'oblique). Nous sommes ce qui nous entoure, fondus dans ce qui nous entoure, dévoré.e.s par ce qui nous entoure, intégré.e.s à cette désintégration, c'est-à-dire à ce désastre, ce massacre, cette hécatombe (mais Diane n'existe pas : il faut le marteler).

Apatrides.
Intouchables.
Parias volontaires.

Nos paupières sont brûlées (le sel, la lumière du jour qui succède la nuit, le souvenir de la bombe incendiaire, du gaz, des lacrymogènes), vous l'ai-je déjà dit ?

Dans nos yeux s'effondrent et se dissolvent les pierres noircies du Puy de Dôme qui édifièrent les églises. Dans nos mains fondent les glaces éternelles.

Le silence est bien trop difficile à entendre.
Les mots manquent.
Le feu porte-foudre nous a consumé.e.s, dieu vengeur miraculé, surgi du vide, dieu argent, dieu violence, dieu humanité.

Il y eut jadis des miracles (qui a raconté cela ? Qui ?).
Des confettis ont jailli au milieu des cendres :
Ceux d'un mariage lointain scellé malgré la guerre quand nous ne traînons que mésalliances, défiances, regards en coin.
Des souvenances blêmes ont bondi d'un trou béant :
Celles de nos chairs passées au Napalm.
De ces lambeaux, nous recouvrons la tête de nos enfants.

Nous ouvrons la route à une bande fantastique (la défrichons alors qu'il n'y a rien à déchiffrer), la découvrons (ôtons nos voiles). Nous sommes devant, en avant, face au vent qui n'oublie pas de gifler, d'humilier, de transpercer, de s'insinuer (là où la peau déborde, là où baille le monde, et nous n'avons pas de chambre où nous réfugier). C'est une longue colonne moribonde, dépenaillée, évaporée, crucifiée, ignorée d'Ariane ou d'Antigone qui préfèrent le père, le fils, l'individu solitaire, le loup des steppes.

Nous sommes nombreux, nombreuses, las, lasses, terrifié.e.s, stupéfait.e.s, sidéré.e.s (non, puisque nous marchons), abasourdi.e.s.

Nos cimetières sont marins, jaillis nulle part, jaillis au ventre du monde, en Méditerranée, au Canal.

Nous nous plions en quatre dans le coffre d'une voiture, on se fond sous les essieux, on se courbe dans le tunnel, à discrétion.

Dans le grain gris des cirques (des carrières de marbre), la poussière nous broie...
Dans la lande molle de Vendée,
Sous la pluie pulpée de neige,
Etretat Calais Ouistreham,
Nous sommes des fantômes.

Nous étouffons dans notre étoffe (tee-shirt, sweat shirt, veste, boubou), trop chaude pour l'été, trop légère pour l'hiver.

Nos jungles détruites sont rebâties dans le renfoncement d'un immeuble, puis détruites encore. Nous traversons le chuintement retors des hologrammes (images blanchies). Nous cheminons sur des crêtes friables. Nous nous blessons à l'aine, au pied, à l'oreille, puis traînons la mauvaise blessure jusqu'à l'océan (d'un océan à l'autre) jusqu'à ce qu'elle s'infecte, qu'elle oint, qu'elle suinte.

Sur de frêles embarcations bientôt foudroyées par les flots,
Sous des ponts noirs de particules fines (jusque dans les poumons, elles fraient en nous,
Se reproduisent, déposent vicieusement leur mauvaise graine, ivraie mensongère),
Tout un lot de peaux humaines brouillé mais endurant.

Quels chiens nous effraient, gueule ouverte, mâchoire franche, derrière le portail blanc d'une villa de bord de mer, nous faisant reculer par leurs aboiements alors que justement nous essayons de disparaître, de nous dissoudre, essaim accroché aux essieux d'un camion bulgare ?

Nos dents noircies, nos bouches béantes béates (respirer puisqu'il le faut, respirer puisqu'on le doit même si ça glace la gencive, ça blesse l'écorce interne, rose, ça palpite dans le poumon) rappellent le froid de la Marne ou de la Silésie (tous ces mondes éventrés, tous ces déserts de glace, de feu, tous ces endurcissements du passé, une autre histoire racontée dans les cours des écoles par des colons glorieux, intestins paresseux, boyaux retournés, émétiques émiettés).

Nous poursuivons pourtant le rêve désastreux mais que faire d'autre ? Supporter encore ? Se porter plutôt, au-delà des mers, au-delà des monts, au-delà des chairs.
Ne restera rien de nous que nos corps décharnés, nos petit.e.s affamé.e.s sous des tentes bancales, pluvieuses, évangéliques.
La peur, l'effroi, ont marqué nos joues, ont cinglé nos flancs (un trou).
Bêtes de somme, nous poursuivons notre chemin, portant notre souffreteux chapelet de têtes branlantes,
Épaules voûtées (Atlas éteints/ Athénas indigentes).
Dans les bordures, parfois, certains tombent, certaines renoncent.
On ne s'en soucie pas, on reste éveillé.e en dormant, on dort en marchant, on poursuit, se déplaçant dans l'ombre, comme volant, comme flottant, comme latents.
On s'acharne, incarné.e.s jusqu'à l'ongle.
Effacé.e.s.
Nos yeux ont changé, ils se sont retournés sur eux-mêmes (une langue éteinte, une panse de chèvre gonflée d'eau, qui crève brusquement pour laisser assoiffé.e. Oui, c'est possible).
Des colonnes, des rangées, des lignes, parfois des masses,
Des canots retournés, des gilets abandonnés, entassés sur la grève comme autant de tâches rouges au front d'Europe (vérole honteuse, tu as honte, belle captive enlevée, tu as honte de tout ce que tu fus, étais, seras, continues d'être)
Des plaies des cicatrices (sans pansement),
Une maladie sans remède (sans protocole, sans notice).
Discontinu.e.s, mais continuellement, nous émergeons ou bien nous chavirons,
Ivres de peur,
Nos bouées sont des pneus, nos vêtements imbibés d'eau gèlent
Dans la nuit de novembre, tiennent droits de sel.

Nous portons nos enfants à bout de bras au-dessus des flots.

Nous sommes à Paris. Nous sommes à Berlin. Nous sommes à Londres. Nous campons sous les ponts, sur les berges, dans les parcs, les écoles abandonnées, les granges, les bois, les refuges de haute montagne, les sous-sols ou les parkings de supermarchés factices. Nous cousons nos lèvres.

Du poignet qu'on ceint, qu'on baise, qu'on lèche, nous gardons l'idée (J'ai tenu longtemps avant que l'épuisement ne me force à lâcher, à voir l'autre étouffer, mourir, emmené.e par les vagues au fond d'abîmes insondables, emporté.e par la neige qui a recouvert de blanc le front noir, tombé dans la crevasse inouïe).
Des chemins qui ne mènent nulle part, nous sommes le principe.
Nous le faisons, l'advenons. Nous éprouvons.

Des arêtes tranchantes, des pierres où s'asseoir après des kilomètres de sable, d'ardoise, d'herbe fine, douce, chaude, nous touchons la marque dans notre chair toujours plus molle, toujours moins épaisse.

Nous avons
Cette densité grave de corps lourds
Soyeux noirs perlés des cheveux
Crêpes de dentelles tendues qu'on cache
Nous portons le serpent salé d’Égypte
L'amande iranienne
La rose libanaise
La terre djiboutienne
Le ruban de ciel de Farâh.
Ikaria.
Douchanbé lointaine
Ferghana d'hier
Mahagi oubliée
Maiduguri oblique.
Bactriane.

A nos artères pourtant bat toujours l'olivier originel, l'amandier primaire, le cyprès vivant, les bourrasques de très Hauts Vents, les embruns, les élections poussives, les champs dénués qui forcent au départ, qui fracassent sur les récifs pourtant doux de la mer intérieure où de frêles embarcations dérivent de Paphos à Lesbos, souveraine mer intérieure qui reprend ce qu'elle fit naître, si près de la lagune, si près de la côte, si près du but...

Kythnos disparaît.
Ithaque sombre.
Antalya poursuit son songe.

Sutures subtiles entre les continents.

Nous dormons dans l'angle d'un immeuble.
Aigus, gris, précoces, froids, silencieux, s'attaquant à la chair, les cols s'avancent comme des animaux nocturnes au-devant des chaussures de toile qui geignent.
On ne nous accueille pas. Nos yeux sont démesurément grands.

Nous gisons après la dernière étreinte, les mains tordues, tendues vers un horizon impossible, vers un lointain qui penche, disparaît à mesure qu'on s'en approche (cause : rotondité terrestre).

Substance incurable dans le sang : l'espoir.

Tanagra, ville de Béotie.
Messine en Sicile.
Tirynthe Argolide.
Oropos d'Attique.
Nous ne vieillirons pas, jamais, éternellement mères-enfants, pères tout juste pubères, pieds gelés dans la neige des Alpes ou des Pyrénées, dos brûlés par le sel, ô yeux sombres qui ont vu leurs enfants non-naître.

L'espace suinte des grappes de nous, qui coulent à Rennes, aux reins de Reims ou de Rungis. Ille-sur-Têt, la tête en basse. Brasse coulée, Bresse noyée, ô subtiles sutures souterraines des suies sourdes.

Nous portons des espoirs sans armure mais si puissants qu'ils soulèvent la neige devant nous et nous offrent un passage dans les cols impossibles. Nous endossons le rôle donné. Derrière la barrière, derrière la limite, la grille, le barbelé, parqué.e.s alors qu'on fuyait les veneurs, les rabatteurs, les patrouilleurs, les veilleurs grossiers, assoiffés de sang, de peur, les pisteurs pâles, obèses, en moto-neige, incapables de courir. Nous nous dépouillons pour brouiller les traces, en nage dans la neige, de notre famille, de notre pays, de notre passé, de notre langue, quotidien déjà devenu étrange car nous voulons tout oublier, tout oublier, les ruines, les bombes, les corps se prenant les pieds dans leurs propres entrailles dévidées, les gaz, la furieuse envie de se vider aux pieds de la statue de Jeanne d'Arc, du premier monument aux morts (la Patrie n'est jamais reconnaissante aux femmes).

Nous avons laissé notre viande, nos os, en chemin, cœur planté au bout d'une pique de métal à l'entrée d'une ville en ruines, sur la grille de la cité prospère brusquement, brutalement, violemment, mise à sac, à l'orée du mensonge mondial qui couvre de bombes le silence des Nations. Nous scrutions jadis chaque nuit ce ciel d'où ne tombait que la mort, que la fonte des peaux, que les paupières arrachées, que les membres brûlés, que les mamelles évidées. Le sabir tumultueux de tou.te.s nos mort.e.s s'élève, alors que la pluie la plus noire coule sur le monde comme une poisse impossible.

Il y a vertige à ne voir
Qu'au travers de doigts entrebâillés.

Les poings s'abattent.
Les matraques s'essoufflent.
Les pieds pris dans la coulée de boue ne peuvent plus avancer.
Nous ne bougeons plus, recroquevillé.e.s pour moins souffrir.
Le large s'enfuit devant nous.

En nage nos fronts heurtent la frontière.
Où sont les Argonautes ?

Nos sépultures sont noires de goémons, blanches de congères.

Un vent souffle mauvais. Nos noms oubliés ricochent sur les eaux sales des côtes guinéennes. Nous grimpons à bord où l'eau déjà a fait son lit.

Comment y coucher alors qu'on ne tient qu'assis.e, serré.e.s les un.e.s contre les autres, nos bébés tenus à bout de bras au-dessus de la mêlée ?

Anafi. Tilos. Lipsi.

Nous nous abattons sur les barbelés (nous y sommes abattu.e.s).
Nous nous fracassons sur les rives.
Nous fondons dans le froid des glaciers.

Rage dedans mais dehors les soubresauts de la sociabilité. Frottant de béton mes gencives gercées, je mange ma langue, je la dévore, l'ingère, la reflue. Les cités citadelles fauves se refusent dans les effluves du fuel où je plonge la tête la première après le naufrage (le visage bleu de l'autre à côté de moi). Nos blousons sont déchirés aux manches. Nos jupes rétrécissent au fil du voyage. Nos cheveux emmêlés sont brumes brassantes.

Dodécanèsiennes, Cyclades, Saroniques.

Je dors dans du verre pilé, décor en vers pliés, sur des cartons de pizzas abandonnés où viennent uriner des bichons. Je dors sur le béton, la tête enfouie dans un vêtement gras qui sent encore un peu le pays de mes parents. Je dors dans l'ignorance, l'indifférence, l'éclaboussure lointaine de rires victorieux.

Béatrice Alonso

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Cartographie des DSDEN de l'académie

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